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ACTUEL / Journaux

Quel goût auront les grandes potées médiatiques?

L a concentration de la presse, à coup de rachats et d’alliances, le regroupement des rédactions, les Romands connaissent. L’heure sonne aussi en Suisse alémanique des grandes potées médiatiques. Avec deux questions à la clé. Ces grandes manœuvres sauveront-elles au moins une certaine diversité? Et quid de la qualité? Les journalistes sont-ils meilleurs rassemblés dans de grandes machines ou dans de petites équipes?

La nouvelle a fait peu de bruit de ce côté de la Sarine, elle a beaucoup agité les esprits en revanche en Suisse allemande. Le groupe de la Neue Zürcher Zeitung unit ses titres régionaux (à Lucerne et à St.Gall) à une entreprise familiale basée en Argovie, AZ Medien Gruppe qui publie notamment la Aargauer Zeitung, la Solothurner Zeitung et la Basellandschaftliche Zeitung. La nouvelle entité développera aussi les radios et télévisions locales. Mais la NZZ elle-même et la NZZ am Sonntag restent hors du deal. La startup Watson (information en ligne pour un public jeune), courageusement lancée par l’éditeur argovien, Peter Wanner, n’est pas non plus dans le paquet. Néanmoins, c’est un acteur imposant qui émerge ainsi: le cumul des deux entreprises totalise deux millions de lecteurs, 2000 salariés, 500 millions de chiffre d’affaires. Le directeur désigné des rédactions vient de la NZZ, Pascal Hollenstein. Patrick Müller gardera le titre de rédacteur en chef de l'Aargauerzeitung.

Vers une soupe uniforme?

Il y a bien sûr une foule de bonnes raisons à l’opération. Rationalisation de la production, de l’impression, économies d’échelle dans les achats. Mais comment les contenus échapperaient-ils, à force d’échanges, d’articles communs, au «Einheitsbrei», à la soupe uniforme? Comment celle-ci pourrait-elle garder des saveurs variées? Cela paraît peu préoccuper les éditeurs. Qui, en l’occurence, sont bien marqués à droite, version radicale-libérale avec connotations blochériennes plus ou moins affichées. A court terme les comptes de ces maisons ainsi mariées s’amélioreront peut-être. Mais ensuite? Les lecteurs resteront-ils fidèles à des titres dont le caractère spécifique tend à s’effacer?

L’attachement à un journal local peut être très fort s’il informe sur la réalité quotidienne et aussi s’il représente, s’il incarne une communauté. Si l’on en croise les rédacteurs dans la rue, si la proximité est vécue, pas seulement proclamée. Pas étonnant que la formule du grand canard qui se décline en éditions diverses n’ait jamais vraiment fonctionné.

Dans certains cas, le rapprochement des rédactions peut être utile, même fructueux. La «newsroom» qui rassemblait Le Temps et feu L’Hebdo fonctionnait bien, chaque titre gardait son parfum. Mais quand cela devient un système, les éditeurs feraient bien de se méfier. Dans une petite équipe, le journalistes sont forcés de se montrer plus actifs, plus inventifs, plus solidaires. Quand ils travaillent en cohorte, la pression est moins grande, chacun peut se dire que s’il n’a pas la bonne idée, l’autre l’aura...

De biens gros appétits

Le mouvement de concentration s’accélère. L’éditeur biennois Marc Gassmann (Bieler Tagblatt) pourrait tomber dans l’escarcelle du groupe de Christoph Blocher dont la Zeitungshaus AG montre un grand appétit. Le Grison Hans-Peter Lebrument (Südostschweiz) prépare déjà des échanges rédactionnels avec la très blochérienne Basler Zeitung. Jusqu’où ira l’idylle?

Les deux autres grands acteurs de la scène ne paraissent pas soucieux d’englober d’autres feuilles régionales. TA Media en possède déjà plusieurs. Ringier a tourné le dos à cette presse-là. Et tous deux n’ont d’étoiles dans les yeux qu’en voyant les perspectives de rendement des sites internet de divertissement et de commerce.

Passe-moi le sel!

En dépit des grands et beaux discours qui accompagnent ces chambardements, force est de constater, même sans émotions manichéennes, que le journalisme ne s’en portera pas mieux. Et si de surcroît l’initiative «No Billag» passe, ce sera pire encore. Le paysage médiatique se trouverait vite concentré à tous les étages entre quelques mains.

Le processus est en cours depuis fort longtemps dans certains, comme la France. Résultat: les journaux y sont plus affaiblis que jamais, ont toutes les peines à prendre le tournant du digital, et les lecteurs boudent.

Que demandent-ils? Leurs attentes sont nombreuses et souvent contradictoires, mais le fait est que la grosse soupe fadasse ne les attire guère. Un peu de sel, quelques épices peut-être? Et surtout une pratique sérieuse et créative du journalisme. Réinventé, revigoré. On peut rêver. On peut aussi s’y essayer.


Précédemment dans Bon pour la tête

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