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ACTUEL / INTERVIEW

«Ma mission va être d’essayer de comprendre ce qu’on a fait faux»

A la tête de l’unité documentaire de la RTS, Irène Challand a incarné durant 15 ans le meilleur du service public. Elle vient d’être nommée à la direction générale de la SSR avec mandat de raviver les liens avec la société civile. Un poste alibi, créé sous la pression de la campagne No Billag? La Fribourgeoise nous dit pourquoi elle croit que non. Et raconte comment l’Europe de l’audiovisuel a les yeux braqués sur la Suisse.

Elle a inventé la convergence à elle toute seule et innové en matière de partenariat public-privé, avec Histoire vivante (radio-TV-La Liberté). C’était en 2002: Irène Challand, Fribourgeoise par la naissance et bilingue par conviction, rentrait de Berlin, où elle avait été correspondante de la RTS et d’Arte. Nommée à la tête de l’unité documentaire, elle s’apprêtait à écrire quelques-unes des pages les plus glorieuses de la RTS. Avec la production de plus de 300 documentaires, dont d’immenses succès comme Romans d’ados. Avec l’accompagnement d’une nouvelle génération de cinéastes romands, de Jean-Stéphane Bron à Lionel Baier en passant par Fernand Melgar et Pierre-Yves Borgeaud. Mais aussi avec un travail d’intense collaboration avec ses partenaires internationaux pour faire exister des projets essentiels à la conscience de notre époque comme I am not your negro de Raoul Peck.

Activiste du dialogue entre les cultures, passionnée d’histoire et de géopolitique, profondément concernée par la chose publique, Irène Challand incarne le meilleur du service public. C’est ce profil idéal qui la propulse aujourd’hui à la direction générale de la SSR, pour assumer un mandat jusqu’ici inexistant: redéfinir et intensifier la «contribution à la société» de l’audiovisuel public suisse.

L’annonce de sa nomination a été donnée à l’interne il y a quelques jours. En pleine campagne No Billag, elle est de bon augure. Mais le service public helvétique a-t-il vraiment l’intention de se remettre en question? Irène Challand y croit.

Votre nomination a mis en émoi les cinéastes et producteurs de Suisse romande. Vous croulez sous les messages. Que disent-ils?

Je me rends compte que nous avons vécu, ensemble, une expérience très forte: de partage des valeurs, de créativité, de conviction à construire, à travers les documentaires, un miroir de notre société. Il y a beaucoup de respect et de passion des deux côtés dans le travail que nous avons accompli depuis 15 ans. Il faut dire que le lien entre les cinéastes et la télévision est particulièrement fort en Suisse romande, puisque la RTS a été fondée par cinq d’entre eux. Les messages que je reçois expriment le regret de voir ce partenariat se terminer. Mais ce qui me touche, c’est qu’ils disent aussi la confiance: les cinéastes et producteurs voient l’importance du mandat qui m’est confié et pour eux, il y a une crédibilité à ce que je défende les valeurs du service public.

Mais pourquoi faut-il un service public pour faire de bons documentaires? 

Seul le service public peut garantir l’indépendance éditoriale des documentaristes. C’est la conclusion à laquelle sont arrivés les 200 principaux cinéastes et producteurs suisses à l’issue d’un important cycle de séminaires qui s’est achevé récemment. Ils ont publié un manifeste en trois langues dans ce sens, remis en septembre à tous les parlementaires à Berne. Je crois comme eux que le service public offre la garantie d’un traitement des sujets qui soit indépendant et non lié à l’économie. Et que dans un pays qui passe son temps à voter, le documentaire, en complément au journalisme, est un précieux instrument de connaissance et de réflexion. De plus, je ne crois pas que, dans une logique de chaînes privées, on puisse développer des partenariats comme ceux que nous avons scellés avec Arte et d’autres télévisions publiques européennes. L’une des grandes forces du service public, c’est le réseautage.

Votre nouveau poste s’intitule «Contribution à la société SSR». Traduction?

D’abord, il faut dire que partout en Europe, le service public vit une profonde crise d’identité. Face au défi numérique, aux mutations du marché publicitaire, aux nouvelles concurrences, il est poussé à se redéfinir. Pour vous donner un exemple, la RTBF belge traverse en ce moment même une refonte totale: à la fin de cette année, tous les collaborateurs perdent leur contrat et en signent un nouveau! Partout, les audiences baissent. Dans ce contexte, le service public suisse a remarquablement bien tenu le coup ces dernières années. Très peu de chaînes TV en Europe ont une audience comparable à la nôtre: 35%, c’est énorme, ça fait rêver tous nos voisins, par exemple les Allemands d’ARD (12%) ou les Français de France 2 (12%). Tout ça pour dire qu’il y a une adhésion de fait du public suisse au service public. Et pourtant, on se rend compte que cette adhésion n’est pas explicite, que les gens n’ont pas véritablement identifié ce qui fait notre différence. 

… et donc, ils risquent de voter distraitement la mort du service public via l’initiative No Billag?

Effectivement. Ma mission va être d’essayer de comprendre ce qu’on a fait faux et créer un dialogue avec la société civile. Le service public est une entité qui doit se légitimer et être quittancée par son audience. Nous faisons toujours plus avec toujours moins et ces dernières années, nous avons oublié de lever la tête du guidon. Nous ne nous sommes pas rendu compte que l’empreinte et l’impact de cette offre de service public n’était pas identifiée. Quelle plus-value culturelle apportons-nous, par exemple? Pourquoi cette plus-value n’est-elle pas suffisamment reconnue? Mon rôle sera également de me mettre à l’écoute des acteurs de la culture, de l’économie, de la société civile, d’entendre leurs attentes et de les rapporter auprès de la direction. 

En pleine campagne No Billag, la SSR ne crée-t-elle pas un poste alibi? 

Je n’aurais pas accepté le rôle si je n’avais pas acquis la conviction qu’il ne s’agit pas d’une simple manœuvre diplomatique. Il y a, de la part de la direction de la SSR, une réelle volonté de réfléchir au rôle du service public et une conscience que des choses doivent changer. Nous entrons dans un processus de dialogue qui pourrait nous amener à reconsidérer jusqu’à la manière dont nous fonctionnons pour envisager une nouvelle forme de transversalité. 

Vos confrères européens suivent-ils la campagne? 

Avec passion. L’Europe de l’audiovisuel a les yeux braqués sur nous: quand on leur explique que, demain, le peuple du pays le plus démocratique du monde pourrait tirer la prise d’un service public qui fait des audiences de rêve, ils sont bouche bée. Si l’initiative passait, ils le vivraient comme une sorte de Brexit: l’impensable devient possible. Donc, ça pourrait arriver aussi ailleurs en Europe… 

A la question «Pourquoi notre plus-value culturelle n’est-elle pas suffisamment identifiée?», il y a une réponse simple: il n’y a pratiquement pas d’émissions culturelles à la RTS! 

Eh bien (sourire), mon job va être précisément d’enregistrer ce genre de doléance et d’en faire quelque chose: c’est noté. Vous comprendrez cependant que je ne siègerai pas à la direction des programmes et que, n’étant même pas encore entrée en fonction, je ne peux pas m’engager.

Tout de même: vous avez peut-être une explication. Prenez les livres: les Romands sont d’immenses lecteurs, ils font les beaux jours des festivals, et la télé de service public ignore cette passion, n’est-ce pas incompréhensible? 

On ne peut pas dire qu’elle l’ignore. Le 12h45 traite de la sortie de livres, tout comme l’émission culturelle La Puce à l’Oreille. Mais il est vrai que la majorité des émissions culturelles, notamment littéraires, sont diffusées à la radio. Je suppose qu’à un moment donné, la décision a été prise de miser sur ce support-là, avec l’idée que la radio offre une possibilité de traiter les thèmes culturels avec davantage de profondeur.

Et vous trouvez que c’était une bonne idée? 

Je pense qu’à l’heure du développement de l’offre numérique, la pratique qui consiste à distribuer les matières en fonction de supports spécifiques perd de sa pertinence et peut être repensée. C’est d’ailleurs ce qui a été fait avec le lancement de RTS culture, qui rencontre un vif succès. 

Un des mandats du service public est de resserrer les liens entre les régions. Vous êtes une Fribourgeoise francophone qui a poussé la curiosité biculturelle jusqu’à devenir correspondante RTS à Berlin et mère d’un garçon binational. A votre retour en Suisse, vous vous êtes beaucoup investie dans le tissage de collaborations entre régions. Vous n’avez pas hésité à proposer des feuilletons documentaires adaptés du suisse allemand… ça a marché? 

Au moment de la création de l’unité des films documentaires, je me suis en effet beaucoup battue pour faire accepter l’idée de ces adaptations. La conviction dominante était que le public romand n’allait pas avoir suffisamment d’empathie pour des protagonistes alémaniques. Tout au contraire, il a suivi. Nous avons remporté de très beaux succès, avec des taux audience de plus de 40%. Le feuilleton documentaire sur le cirque Knie, ou celui sur le zoo de Zürich, ont vaillamment tenu tête aux émissions de téléréalité diffusées à la même heure sur les chaînes concurrentes. 

Mais à part le travail de l’unité documentaire, le service public remplit-il véritablement son rôle de facilitateur du dialogue? On voit de temps en temps une opération spéciale, mais c’est rare. 

Les documentaires se prêtent particulièrement à ces échanges mais l’unité des divertissements a aussi lancé des partenariats et la fiction y travaille également. Les collaborations doivent être développées, c’est clair. On en est tous convaincus, il y a une bonne marge d’amélioration dans ce domaine. 

Quelle différence y a-t-il entre se mettre à l’écoute de la société et suivre l’audimat? 

Ecouter la demande du public, c’est précisément s’autoriser à aller là où on n’irait pas à cause des contraintes de l’audimat, qui est géré par de simples outils de mesure. Nous devons comprendre ce qui est derrière l’audimat. La loi de la majorité n’est pas suffisante pour susciter une adhésion harmonieuse. Nous faisons suffisamment d’audience aujourd’hui pour nous permettre d’intégrer des revendications non majoritaires. Et nous devons aller à la rencontre de notre jeune audience, qui n’est pas au rendez-vous.   

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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