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Lettre ouverte à Ariane Dayer

Ariane, accroche-toi au pinceau, j’enlève l’échelle

Ta récente nomination à la tête de la «rédaction Tamedia» mérite d’écrire, non pas un roman, encore moins du Colette que tu chéris tant (j’en serais bien incapable) mais quelques lignes éclairantes sur ta personne. Tu le mérites: tu es désormais la femme de presse la plus puissante du pays.

Le portrait qui suit est bien celui d’Ariane Dayer, côté cour et côté sapin, celui que tu veilles à ne jamais laisser entrevoir, fouler et encore moins tondre depuis tes plus jeunes années. 1964, Martigny, Bas-Valais (l’année mémorable de la fusion de Martigny-Bourg et Martigny-Ville): pour autant, y a-t-il vraiment tant à cacher?

Non, bien sûr, mais le mystère offre à ceux qui le créent de délicieuses satisfactions.

Affronter la vie, les autres

Il me faut donc me replonger dans ces années où je t’ai cotoyée. A L’Hebdo, à Saturne, dans le privé. Réunir mes souvenirs, enlever un à un ces piquants qui, comme un hérisson sur le qui-vive, empêchent – c’est là le but évidemment – toute intrusion. Me rappeler. Dire. Ni trop, ni trop peu. Mais dire. Sans jeu de mots. Je n’ai pas l’heur d’être du Matin.

Ce qui m’a toujours frappée chez toi, ce sont tes poings. Ces petits poings, hors de la poche, toujours serrés. Comme si, chaque fois que tu sortais de ta bulle quasi amniotique, tu avais besoin de ce courage pour affronter la vie, les autres. Surtout les autres. Comme si ta seule présence ne suffisait pas à asseoir ton personnage. Car c’est bien de cela qu’il s’agit: ton personnage, celui que tu t’es créé au fil de ces années. Celui qui explique comment toi, jeune Octodurienne, fille aînée d’Hélène et de François, petite-fille de cheminot et de gardien de la Grande Dixence (un barrage déjà), myope comme une taupe et comme la bonne élève que tu étais, est parvenue à diriger son monde. Au gré du vent que tu aimes tant (moins sur les océans quand le mal de mer te prend), au gré de ta vie rêvée de roman.

Ta marque de fabrique

La plus jeune rédactrice en chef du pays a très vite compris qu’il lui fallait se construire une image, un personnage. Propulsée à la tête de L’Hebdo à 33 ans – «l’âge du Christ», oserait dans un gloussement la cathodique; catapultée dans un espace public, hostile forcément; projetée des ombres d’une belle écriture aux lumières des vils faiseurs de fric; il t’a fallu du courage. Beaucoup de courage. Ta marque de fabrique.

Cela a commencé par un déménagement. Quitter l’Aar et ce quartier de Berne où tu avais fait ton nid et où un carillon – népalais ou tibétain? – te protégeait déjà de toute intrusion; t’extraire de la Coupole où, après que la Suisse a vu naître une stagiaire douée et volontaire, tes talents de journaliste politique, même lorsqu’empreints de ton côté assumé de «midinette», ont fait les belles heures de L’Hebdo jusqu’en 1997.

Tu avais donc 33 ans. L’âge de te lancer à la poursuite du diamant vert, de ce père extraordinaire. Brillant journaliste, comme toi. L’âge de devenir rédactrice en chef, celle que tu as toujours rêvé d’être. Car non, ne nous la fais pas, tu ne rêvais pas d’être «marin» et encore moins «conductrice de tram» comme tu aimes à le répéter à chaque interview. Juste une phrase romanesque en guise de mur de fumée. Si tu sais louvoyer, hisser (sur le papier) foc et grand voile comme tout bon matelot de France, du globe et de Navarre, tu n’as ni le pied, ni la pointure (37 à peine) ni la façon de larguer les amarres. Non, ton rêve à toi, c’était de percer, comme un edelweiss au printemps sur les flancs du col des Roux qui surplombe ton océan, le Lac des Dix. Ton rêve à toi, c’était de percer, de t’exposer. A la Dayer. Sans jamais donner les clés.

Reine d'Hérens, reine des neiges

De reine d’Hérens, tu es passée à reine des neiges (la chantes-tu aussi à tue-tête?). Avec toute la fierté montagnarde que cela suppose. Nourrie de la culpabilité inhérente à ce coin de pays, l’enfant de Martigny, la jeune fille de Sion, l’ado déjà adulte de Savièse ne se sont jamais empêché de pêcher. Bien au contraire: ce sont là de bien joyeux frissons. L’enfer, ce n’était pas le collège de Sainte-Marie des Anges où la jeune fille à lunettes que tu étais enfin – «d’un coup, m’avais-tu lancé, j’ai vu avec netteté les aiguilles d’un sapin!». Non, l’enfer pour toi, c’est les autres. Tous ceux qui croisent ta route, en te jetant un regard. Tous ceux qui croisent ta route, sans te jeter un regard. L’enfer pour toi, ce n’est ni la foi qui t’accueille parfois, ni la famille, ce socle qui t’accueille toujours, ni même les combats (de reines ou pas) qui t’excitent et te font «vaciller» tout à la fois. Non, l’enfer, c’est l’intrusive lumière. Ces rayons X à même de te mettre à nu.

Passent encore ceux des aéroports que tu foules dès que tu t’autorises un congé. Ceux-là finalement ne représentent que peu de danger. Si l’on excepte ta peur des hauteurs. Courageuse là encore: seule te trahit la main qui invariablement se tend au décollage et à l’atterrissage des avions. Fuir. Fuir le temps, fuir ses choix, fuir forcément. Quand ce n’est pas dans une île, dans une ville, fuir quand même. Partir. Ailleurs, souvent au Maqué-Blanc. Dans ce mayen bi-ton du val d’Hérens où le parachute Ringier t’a permis d’atterrir en 2003, durant les quelques mois de «vertige» (ah! ce mot que tu chéris tant) au cours desquels tu as pu ressourcer ton âme de Valaisanne blessée – on le serait à moins – d’avoir été remerciée. Plus de quatorze ans aujourd’hui que tu t’y rends. Seule ou à deux. Au-delà, c’est trop pour toi.

OK, je le reconnais, tu n’es pas la personne la plus fun qui soit. Sans doute parce que l’humour n’est pas compatible avec ton prévisible. Des lectures, des lectures, des voyages, des projets professionnels: il te faut ça pour être en vie. Accepter le silence, mais jamais, ô grand jamais, embrasser l’abyssal vide pour laisser les doutes te noyer.

Johnny, toi et Starmania

L’aventure Saturne a rebrassé les cartes. Des soirées Uno qui confortaient ton âme d’enfant, tu es passée au Jass. «Bloody ass», oserait la drôlesse si elle parlait un peu mieux anglais. Davantage de stratégie, davantage de risques certes, mais aux côtés de ton seul cercle intime. Cinq six «proches» donc, un ou deux mécènes et le journal satirique fut lancé. C’est «seule dans ta cuisine» de ton nid d’aigle de l’avenue de Carouge que tu l’as créé, confies-tu, modeste comme une papesse, dans les interviews que tu accordes bien volontiers à la presse. Qu’importe si ta cuisine était salon et si ta solitude était accompagnée d’une petite dizaine de journalistes sur le pied de guerre. Des soldats dont tu exiges l’absolu don de soi. De toi. Car toi seule est la force. Le fil. Celui qui soulève les montagnes du Val d’Hérens, de Suisse, de l’univers. Du monde Dayer.

Une montagnarde doublée d’un marin d’eau douce. Une dirigeante portant rayures marine et s’essayant avec plus ou moins de bonheur, dans ses heures calmes, rares, aux maquettes de bateau. Au pluriel, car il y en a eu deux (trois, vraiment?). Pardon, trois maquettes donc, que tu as offertes avant que les flots les engloutissent. Qu’importe l’adresse, seule importe la délicate attention (et les mots qui la nourrissent).

Ce pourrait être ceux de Johnny que tu vénères et qui libèrent la femme que tu es lorsque tu enfonces un peu trop profondément tes écouteurs pour affronter la rue au pas de charge et tenir les curieux à distance, ou ceux qui te font te dandiner dans les loges VIP lors des concerts du meilleur chanteur de la terre (et de l’univers). Ce pourrait être aussi ceux de Starmania qui, lorsque ta voix leur fait écho, font chanter les loups jusqu’au val Morobbia, à 200 km à vol de ton repaire hérémensard. Ariane, tu es bien déesse grecque: tu es la seule cheffe de meute poète que je connaisse.

La fureur des bisses

Avec ce papa brillant, cette maman extraordinaire, tu as pu aller de l’avant. Au Matin, en semaine, puis au Dimanche, jour du Seigneur. Avec un Notre mère comme quotidienne prière: «Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés; et ne nous soumets pas à la tentation (pardon, ndlr) et ne nous laisse pas entrer en tentation».

Difficile, je te l’accorde. Elle est si forte chez toi quand il s’agit de ta survie: grimper, grimper encore. Vaincre les pierres meurtrières, la fureur des bisses (légendaire), les ravins assassins, les névés, les vuvuzelas, l’injustice gratis, les guerres, l’esclavage d’un autre âge, le sexisme, le féminisme, la faim dans le monde, l’horaire cadencé. Vaincre l’ennemi, omniprésent. Vaincre les méchants. Vaincre la vie. Devenir le «modèle» de toutes les «petites filles» qui, sans toi, n’auraient pas idée du potentiel qu’elles ont en elles. Leur montrer que le possible est avenir, leur montrer l’exemple, les emmener sur ton arche de Noé d'Emzera, d'Aykel ou de Noahma, selon que tu es Jubilés ou pas.

Ta version de l'indignation

Oui, la femme est un être à part. Elle fait montre – au poignet comme dans sa tête – d’une capacité hors normes. Un homme aujourd’hui à la tête d'un grand journal pourrait-il déclarer que la presse imprimée doit «se démarquer des autres médias par un supplément d'âme»? Un homme aurait-il cette générosité hors normes de découvrir, créer, façonner des talents, qui, sans ton aura ici assumée, mieux, revendiquée, seraient scribouillards ou simples pékins demeurés? Un homme pourrait-il s’émouvoir à la fois de Ruth Dreifuss, de Mandela, de Marine Le Pen, de Françoise Giroud, de Cassis, de Pagnol, de Nabilla, de Ferrat, de Delamuraz, de Cantat et caetera? Non, seule une femme de ta trempe le peut. Comme toi seule – journaliste, encore, vraiment? – peut se réjouir de l’annonce du regroupement de 24heures, de la Tribune de Genève et du Matin Dimanche que la Genevoise d’adoption (trop exposée à Lausanne ou à Sion) dirigera d’ici un mois: «Pour ce métier, il faut une capacité d'indignation énorme, parce qu'il faut rester indigné tout le temps, sinon on ne change pas le monde et on ne sert à rien.»

Tu sers, Dayer. Les vaches et la soupe. Les vaches d’Hérens, les vaches sacrées de Jaisalmer, les vaches corsù. La soupe surtout. Un peu moins l'indignation. Mais qu'importent ces grands-écarts, tes fidèles contradictions.

En t’assurant de ma verte aliénation,

Florence Perret


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