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AILLEURS / Afrique du Sud

Qui est Cyril Ramaphosa?

L e nouveau président sud-africain est un homme secret, énigmatique. Dans une longue interview accordée à John Allen de «AllAfrica», le biographe de Ramaphosa, Anthony Butler, politologue à l'Université de Cape Town, lève le voile sur la vie privée et publique de l'homme d'affaires et du politicien. Extraits.

Quelles sont les origines de Cyril Ramaphosa?

Son père était policier. Sa mère travaillait comme employée de bureau, brasseuse et ménagère.

Une brasseuse de bière?

Oui. L'un des souvenirs les plus anciens du frère de Cyril est que sa mère vendait de la bière brassée chez eux à Soweto où les Vendas (l'éthnie de Ramaphosa, ndlr) ont été réinstallés dans les années 1950 et 1960.

La politique de l'apartheid?

Oui, dans le cadre de la politique de «retribalisation» du gouvernement d'apartheid. Il s'agissait de localiser les populations par groupes ethniques et aussi d'enseigner dans les langues autochtones au niveau de l'école primaire selon des critères ethniques. Ce fut un choc pour Ramaphosa et sa famille, car ses premières années ont été passées dans un environnement multiracial, à l'ouest de Johannesburg, avant que lui et sa famille soient installés de force à Soweto.

C'était un étudiant qui travaillait dur, très influencé par le christianisme. Tous les gens qui le connaissaient l'ont fortement ressenti. Ses amis disaient de lui qu'il est peut-être plus religieux que politique. Bien que la politique et la religion étaient inextricablement liées.

Quand cela a-t-il commencé?

Depuis son très jeune âge. Au début de son adolescence, Ramaphosa est déjà politisé tout en étant un excellent étudiant. Il s'habille élégamment, s'efforce d'être parmi le top trois ou quatre de sa classe. Un perfectionniste. Selon les amis de Cyril, l'un des épisodes qui l'a le plus blessé a été les préjugés ethniques qu'il a subis, les préjugés sur les personnes d'origine Venda – en particulier des enseignants parlant zoulou, mais aussi des enfants de l'école. Il n' y avait alors presque aucune interaction avec les Blancs. Ces préjugés émanaient d'organisations confessionnelles.

Son leadership et son charisme se sont imposés très rapidement.

Quand Cyril a eu 16 ans, ses parents l'ont envoyé au collège de Sibasa, la ville d'origine de son père (tout au nord-est de l'Afrique du sud, à la frontière zimbabwéenne, non loin du Kruger Park, ndlr). Une des raisons était de le sortir d'un environnement politique très instable à Soweto, à une époque où la conscience noire émergeait comme un phénomène politique important. C'est là que Ramaphosa commence à montrer des caractéristiques inhabituelles: à peine arrivé, il est élu à la tête du mouvement chrétien étudiant, une position alors très stratégique. Ce poste aurait dû revenir à un étudiant senior mais les collégiens sont allés voir le proviseur pour lui dire: «Nous avons décidé d'élire ce nouveau garçon».

Cyril a utilisé cette position à diverses fins. Il s'est impliqué dans l'évangélisation des zones rurales, très pauvres autour de Sibasa. Il y a appris à interagir avec ces populations, chose qu'il n'aurait jamais pu faire s'il avait passé toute sa scolarité à Soweto. Il s'est familiarisé avec les problèmes auxquels ces familles faisaient face. Cela a été une expérience formatrice. Cyril s'est aussi montré très critique envers nombre de ses professeurs, paresseux et mal préparés. Ramaphosa se plaignait auprès d'eux leur disant que leur travail n'était pas de qualité. Il n'hésitait pas non plus à haranguer ses camarades et à leur faire refaire leur leçons. Cyril a toujours été le leader de leur groupe. Il n'a jamais perdu sa capacité à parler à des groupes religieux, et il a toujours conservé des liens avec l'église de Chiawelo à Soweto.

Y a-t-il une analogie entre l'influence de la conscience noire sur Cyril Ramaphosa et (le désormais ex-président) Zuma?
Probablement. La conscience noire était dans les années 1970 l'idéologie politique dominante chez les jeunes noirs radicaux, en particulier dans les classes moyennes, ceux qui fréquentait l'université. Et l'ANC (Congrès national africain) et le PAC (Congrès Panafricain) étaient alors plus ou moins invisibles. Quoique: le frère de Ramaphosa, Douglas, par exemple, plus jeune, était un militant de l'ANC. Mais ni leur père ni Cyril ne le savaient à l'époque.

Quelle a été l'influence de son père Samuel, policier à Soweto, sur lui et sur sa vie politique?
Selon le frère de Cyril, Douglas, leur père – Samuel – a eu une grande influence sur Cyril: ils étaient en fait très similaires. Cyril a hérité d'une conception assez conservatrice des institutions, de l'État de droit et des constitutions. Son frère a trouvé très difficile d'avoir un père policier. Pour Cyril, le frère aîné, on ne s'attendait pas qu'il se rebelle à son tour contre son père. Les deux frères se sont dit heureux quand Samuel a cessé d'être policier quelques années avant l'âge de la retraite.

Vous dites dans votre biographie que Cyril Ramaphosa n'a pas voulu collaborer à votre livre: pas d'interviews, pas de présentations, pas d'accès aux documents. Quelle en est la raison?
C'est une personne très privée. Ramaphosa est mal à l'aise lorsqu'il parle de questions d'ordre privé ou familial. Il aime compartimenter sa vie, de sorte qu'il a des amis de groupes différents et peut-être antagonistes de personnes en Afrique du Sud, y compris des gens d'affaires, des syndicalistes et des militants religieux, et il a tendance à les rencontrer séparément plutôt qu'ensemble. Il aime gérer les relations.

Les informations que vous avez pu récolter viennent donc de son entourage et non de lui?
Principalement, oui. Bien que je lui aie parlé depuis et que je l'ai rencontré à plusieurs reprises pendant la préparation du livre. Il a lu le manuscrit et a identifié quelques erreurs. Sans évoquer ses motivations ou exprimer le moindre sentiment.


L'interview en anglais et dans son intégralité d'Anthony Butler par John Allen de AllAfrica: Who Is Cyril Ramaphosa?

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