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ACTUEL / Interview

«Pas de plan B viable pour des émissions comme Temps Présent»

P roducteur de Temps Présent, Jean-Philippe Ceppi a demandé et obtenu de sa direction une dérogation pour pouvoir s'exprimer publiquement sur les conséquences qu'aurait l'initiative No Billag sur des émissions du type de celle qu'il dirige. Le journaliste a fait l'exerice du «plan B». Ses conclusions: il n'y a pas de modèle d'affaires autre que la redevance de service public pour financer une émission de la qualité de «TP». Il l'a confié à Bon pour la tête avec la force de conviction qui caractérise ce grand professionnel, formé au journalisme d'investigation par Roger de Diesbach, passé par Le Nouveau Quotidien puis Le Temps avant d'être le rédacteur en chef de Dimanche.ch puis d'entrer au service de la prestigieuse émission de la RTS qui va bientôt célébrer les 50 ans de sa création.

Pourquoi le producteur de Temps Présent (TP) prend-il la parole maintenant?

Je crois qu’il est temps de délivrer un message nécessaire: Temps Présent, comme d’autres émissions patrimoniales de la RTS, est en danger de disparition. En tant que producteur de TP, je commence à réfléchir avec mon équipe au 50e anniversaire de l’émission. Un demi-siècle! TP, créé en 1969, c’est plusieurs générations de téléspectateurs. Il y a un attachement atavique du public romand. Or, il faut prendre conscience que tout cela peut s’arrêter. Etant ce qu’on appelle dans le jargon «un porteur d’image», j’ai donc demandé à la direction de pouvoir déroger à l’invitation qui nous a été faite de rester discrets dans la campagne, discrétion que je trouve tout à fait justifiée. Bien entendu, je n’interviendrai jamais à l’antenne, car nous avons un devoir de neutralité. Je m’exprime ici à titre personnel.


Un sondage qui vient d’être diffusé donne 57% de soutien à l’initiative. Bien que la méthode utilisée semble peu rigoureuse, ce résultat vous inquiète-t-il?

Ce qui m’inquiète, c’est la désinformation ou la malinformation. J’ai l’impression que le gens sont mal informés. Quand j’entends que 60% des sondés pensent que les programmes de la SSR peuvent continuer sans la redevance, je tombe de ma chaise. C’est faux, c’est mathématiquement impossible.


Mais justement, avec une telle réputation d’excellence, une telle histoire, Temps Présent ne pourrait-il pas survivre même sans la redevance?

Je constate que beaucoup de gens réclament un plan B…


… les dirigeants de la SSR assurent qu’en cas d’acceptation de l’initiative, il n’y en aura pas…

… A l’échelle de TP, j’ai essayé de réfléchir à un plan B avec mon équipe de production. Ma conclusion: je n’en vois pas un seul qui est viable et qui offrirait les mêmes garanties de pérennité, de qualité et d’indépendance que le modèle actuel de la redevance. Si l’émission a un tel succès depuis 50 ans, c’est qu’elle repose sur un certain nombre d’ingrédients qui marchent bien et traversent les époques. C’est d’abord une qualité qui se voit et se ressent. Chaque reportage est une pièce unique qu’on ne peut pas répliquer et qui additionne plusieurs métiers, de la pertinence et de la précision du journalisme à la narration du cinéma. Ce composite de métiers différents a son prix.


Un exemple?

TP a réalisé un reportage qui a charrié beaucoup d’émotion sur le viol. Or on ne convainc pas des femmes victimes de viol de témoigner en deux coups de téléphone. Cela prend des semaines. On ne tient pas non plus le public en haleine avec des petits clips vidéos mis bout à bout. Il faut un récit tenant du cinéma, une musique choisie avec soin, une dramaturgie, une atmosphère, de l’émotion.


Donc, vous vous êtes dit: imaginons qu’il n’y ait plus de redevance…

Oui. Le budget de TP n’est alors plus doté. La première question est de savoir si nous avons encore un diffuseur. Si tel n’est pas le cas, il faudra diffuser l’émission via une plateforme internet. Mais il faut savoir qu’il n’y a pas de modèle économique qui permette de financer des documentaires sur une plateforme numérique exclusivement par de la publicité. Le sponsoring n’est pas une solution non plus: nous sommes arrivés jusqu’ici à financer par du sponsoring l’équivalent de deux émissions de TP seulement par an! Prenez notre récent reportage sur le business de l’humanitaire: un tel sujet n’attire aucun annonceur. Pourtant, 176’000 téléspectateurs l’ont regardé, 34,6% de parts de marché.


Quels autres modèles avez-vous étudiés?

On peut imaginer la diffusion de l’émission sur une plateforme de type Netflix. Il faudrait trouver 50’000 abonnés fidèles au moins, d’accord de payer 12 francs par mois ceci pour 4 documentaires par mois. Netflix, lui, offre un catalogue pratiquement illimité. Nous n’aurions donc aucune chance, même en privilégiant le reportage de proximité. Reste le mécénat. Mais la Suisse, contrairement aux Etats-Unis, ne compte aucune fondation suffisamment engagée dans les médias pour qu’une prise en charge de TP puisse être imaginée. On s’est aussi demandé si une aide directe des pouvoirs publics, comme le suggère la Weltwoche – à supposer que l’initiative le permette –, pourrait entrer en ligne de compte. Mais c’est toute l’indépendance de l’émission qui serait compromise: imagine-t-on une enquête sur les finances cantonales, comme nous l’avons faite à Neuchâtel, financée par les cantons?

Bref, on peut retourner le problème dans tous les sens, il n’y a pas d’autres modèle d’affaires qui permettrait à une émission telle que TP de survivre. J’aurais une immense tristesse à imaginer la disparition d’une émission qui a un impact immense, depuis des générations, une très grande capacité à changer quelque chose dans la vie des gens, et qui figure parmi ce que le journalisme de service public peut offrir, je pense, de meilleur. Je n’arrive pas à imaginer que les Romands veuillent la fin de cela. Ce que j’exprime ici, c’est le risque que représenterait la perte d’un espace public fondamental participant de leur information, de leur vivre ensemble, dans une société que je sens beaucoup plus précarisée qu’avant. Donc plus fragile et plus en quête de lien social que jamais.


Comment a évolué l’audience de TP ces dernières années?

Elle est excellente et reste stable à un niveau élevé. On me fixe comme objectif d’atteindre 35% de parts de marché en moyenne sur l’année, environ 200'000 téléspectateurs par semaine. A titre de comparaison, Envoyé spécial (France 2) réalise un score entre 8 et 14%. Le succès de TP est inouï à l’échelle européenne et cela depuis un demi-siècle. Nous sommes la plus vieille émission magazine avec Panorama sur la BBC, créée en 1953. Aujourd’hui pourtant, Panorama a été rétrogradée à 22h, elle n’est plus diffusée en prime time, elle a perdu en audience et en impact.


Et parmi les jeunes?

Contrairement à ce qu’on peut penser, nous avons une excellente pénétration auprès du public le plus jeune, soit les 15 à 49 ans. Un reportage sur le diesel en Afrique, thème plutôt austère, a fait 30% d’audience dans cette tranche d’âge. Il faut tordre le cou à l’idée que les jeunes s’éloignent de contenus journalistiques tels que TP. Qu’ils aillent consommer nos contenus sur d’autres écrans, très bien, c’est la preuve que ce type de programme correspond à une forte demande chez un public plus jeune et qui se renouvelle. Les experts confirment d’ailleurs que les longs formats ont plus de succès que les cours formats dans cette tranche d’âge.


Comment expliquer alors la défiance qu’exprime «No Billag», en particulier semble-t-il chez les jeunes?

Contrairement à la Poste ou aux CFF, la SSR a échappé jusqu’ici à un débat de fond. Coup sur coup, avec «No Billag» et après la nouvelle loi sur la perception de la redevance (acceptée de justesse en votation populaire en 2015, ndlr), elle doit affronter ce débat avec une virulence à laquelle elle était peu préparée. Ce type d’affrontement, fondamentalement, est sain en démocratie. Ce qui m’inquiète, c’est le refus de la complexité, le privilège accordé aux idées simples et brutales. Le mérite de la démocratie directe c’est qu’aucun sujet n’est tabou, son risque, c’est qu’en raison de sa complexité, les citoyens cèdent aux idées simples.


Quels sont les coûts d’un Temps Présent?

En 2017, un reportage de 52 minutes de Temps Présent coûte 145'000 francs en moyenne, y compris les coûts administratifs qui représentent environ 20%. Cela, 52 fois par an. Cela peut paraître important, mais il faut se rappeler cette idée de la pièce unique. C’est ce que coûte cette émission à laquelle les gens sont si attachés depuis 50 ans. Son prix est tout à fait aligné avec les coûts de production allemands, anglais, scandinaves et français. Il n’y a rien d’excessif. Je rappelle d’ailleurs que nous avons procédé à des mesures d’économie ces trois dernières années. La plus spectaculaire et la plus délicate a été la réduction des effectifs de nos équipes. Auparavant, un 26 minutes se faisait avec un journaliste, un réalisateur, un caméraman et un preneur de son. Désormais, la même émission doit se faire avec un journaliste sans réalisateur, ou un réalisateur sans journaliste. J’étais contre cette mesure mais il a fallu y passer.


Comment les coûts de TP ont-ils évolué?

En 2017, mon budget est inférieur à ce qu’il était en 2005 lorsque j’ai pris mes fonctions de producteur. Il y a eu une lente réduction des moyens, sans que cela soit lié à l’initiative «No Billag». Nous sommes actuellement aux limites de qu’on peut faire sans qu’une baisse de la qualité des émissions soit visible à l’antenne. Après, c’est une spirale. Si la baisse de la qualité se sent à l’antenne, cela rejaillit sur l’audience et donc sur la publicité. On a parfois l’impression que par rapport à leurs confrères de la presse écrite, les journalistes et réalisateurs de la SSR vivent dans le luxe. Le seul luxe que nous ayons est que nos emplois sont moins précaires. En revanche, en ce que qui concerne TP et les émissions magazines, les pressions sur la productivité sont égales sinon supérieures à celles du privé. Je sais de quoi je parle: j’ai travaillé quinze ans dans le privé (Edipresse, Ringier), et je peux certifier que la  productivité imposée à mes équipes est aussi exigeante que celle du privé. Beaucoup de mes collègues de TP consacrent une partie de leur temps libre à l’émission. Quant au salaire, avec 30 personnes sous ma responsabilité, je gagne aujourd’hui substantiellement moins que ce que je gagnais comme rédacteur en chef de Dimanche.ch (Ringier), alors que je dirigeais une équipe de 15 personnes et un budget moindre.


Précédemment dans Bon pour la tête

Coup de tonnerre dans le ciel médiatique, par Jacques Pilet

«Ma mission va être d’essayer de comprendre ce qu’on a fait faux», par Anna Lietti


VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

7 Commentaires

@Wapiti 07.12.2017 | 02h14

«Regarder le system North American. Celui qui paye ordonne le contenu. Soyez prudent c'est politic. »


@laurentn 07.12.2017 | 09h24

«Imaginer Temps présent financé par le privé pour aborder le dieselgate par exemple, ou les scandales des pesticides...On rit jaune. Le financement public est une garantie d'indépendance indispensable à la réalisation d'enquêtes et de reportages sensibles que le public plébiscite.»


@cantate 07.12.2017 | 11h00

«Ce à quoi beaucoup de personnes qui soutiennent l'initiative no-billag, n'ont sans doute pas pensé, c'est que l'on risque d'être inondés,en cas d'acceptation, par une avalanche de pubs, pour compenser la perte de revenus pour la SSR. Cela me fait peur. De la pub, on en a déjà assez comme ça!!»


@spell69 07.12.2017 | 21h05

«Comment soutenir une télévision au mieux avec moins de redevance? Pourquoi pas supprimer le superflu tel
un JT qui nous ressasse ce qu'on a déjà lu dans les journaux du matin ou reçu en flux continu sur nos smartphone tout au long de la journée. Les jeux débiles qui ne ressemble qu'à ceux de TFI ou d'autres chaines privées. Et les séries américaines achetées à prix d'or pour les diffuser q'une semaine avant les concurrents. Cela permettrait déjà
de pouvoir se recentrer sur ces émissions qui ont une vraie valeur ajoutée tel que Temps Présent justement. Qui font que l'on en ressort moins bête qu'avant. Cette télévision dont on nous avait promis au début de son invention.»


@Fabilausanne 07.12.2017 | 22h26

«dans mon entourage, beaucoup sont convaincus que les politiques trouveront une solution pour financer la TV et que Billag c'est du vol. Ils se voient acheter des émissions et surtout se disent heureux de ne plus avoir le personnel Billag frappant à la porte à 19 h 00. Ma mère âgée, avait d'ailleurs été traumatisée par une de ces visites. C'est affreux, mais je pense que si la RTS ne convainc pas la population qu'il n'y a pas de plan B, cette votation passera et on perdra tout ce qui nous rend uniques : une TV de qualité, des reportages sur toutes les parties de la Suisse, un partage de valeurs. C'est un massacre»


@7stone 08.12.2017 | 16h31

«Il est incontestable que Billag s’est comporté comme une dictature, nous a ponctionnés de la TVA non due et bien entendu non remboursé, un vrai scandale.
Par contre, je suis persuadé que le but final des initiants est de couper l’herbe sous les pieds de toutes informations pertinentes, et dérangeantes. … diviser pour mieux régner, et fin de compte nous bombarder de pub. Regardez un peu la chaine privé TF1 ! »


@MP 12.12.2017 | 12h39

«Bonjour !
Je serais vraiment déçue que Temps Présent disparaisse de la grille des programmes !
C’est une des seules émissions que je regarde encore à la télévision !»


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Zeynep Ersan Berdoz, Isabelle Falconnier, Denis Masmejan, Patrick Morier-Genoud, Florence Perret, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

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