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Actuel / Conférence

«Le jour où je ne m’indignerai plus, j’aurai cessé de vivre»

L 'ancien parlementaire fédéral tessinois Dick Marty vient de publier un livre, «Une certaine idée de la justice» (Editions Favre). L'homme s'est fait remarquer par ses enquêtes pour le Conseil de l'Europe sur les prisons secrètes de la CIA ou le trafic d'organes au Kosovo. Plus jeune, il avait, comme procureur, instruit d'énormes dossiers sur le trafic de drogue et le blanchiment d'argent. Son récit retrace les épisodes les plus saillants de sa carrière. Près de 300 personnes sont venues l'écouter avec ferveur, mercredi aux aurores à Lausanne. Récit.

Dick Marty a beau être retiré de la politique active, il déplace les foules. Près de 300 personnes se sont massées au Palace à Lausanne, mercredi avant 7 heures 30, pour venir l’écouter. L’ancien parlementaire fédéral libéral-radical fut tour à tour procureur, conseiller d’Etat puis enquêteur désigné par le Conseil de l’Europe pour faire la lumière sur les prisons secrètes de la CIA, le trafic d’organes au Kosovo et bien d’autres turpitudes contemporaines. Il était l’invité d’un événement organisé par la société lausannoise Mémoire Vive à l’occasion de la parution de son livre-témoignage, Une certaine idée de la justice, aux Editions Favre*.

«Tu es une rock star. Tout le monde veut te voir, te toucher, t’entendre», lui dit Donato Mottini, directeur de Mémoire Vive, Tessinois comme son hôte.

C’est un signe plutôt rassurant que de voir un auditoire compact mobilisé aux aurores pour écouter un homme qui, toute sa vie, s’est fait «une certaine idée de la justice».

Il faut dire que l’homme a du charisme, des convictions et des expériences peu banales à raconter. Répondant aux questions d’Eric Hoesli, ancien journaliste et patron de presse aujourd’hui professeur à l’EPFL, Dick Marty a révélé l’un des moteurs de son action: «Le jour où je ne m’indignerai plus, j’aurai cessé de vivre.»

Fertile amnésie

Son livre tient de l’accident de parcours, au sens propre. Il s’est résolu à l’écrire après un épisode d’amnésie dont il a été victime quelques heures durant au sortir d’une séance à Berne, un matin de novembre l’an dernier. Un accident neurologique qui effacera en lui tout souvenir de cette matinée. Depuis, les médecins l’ont rassuré, rien de grave, rien de particulier à redouter pour le futur, mais ce trou noir le pousse à prendre la plume et à reconstituer les épisodes les plus saillants de sa carrière, comme pour les mettre ainsi à l’abri de toute nouvelle panne de mémoire.

Au gré de ses diverses missions, Dick Marty a vu et observé de très près, avec le bagage que lui a donné son premier métier, celui de procureur, quelques-unes des atteintes les plus ignobles aux principes de l’Etat de droit commises durant les dernières décennies sur le sol européen et ailleurs.

«Le mal, aujourd’hui, c’est l’indifférence»

«Le mal, aujourd’hui, c’est l’indifférence», pense-t-il. Son livre cherche précisément à réparer cette indifférence – et il y parvient parfaitement. Ses pages nous emmènent dans ses pérégrinations au Kosovo, dans le Caucase, en Syrie ou aux Philippines où ses mandats pour le Conseil de l’Europe ou l’Organisation mondiale contre la torture le font atterrir. Et où il doit mener ses enquêtes bien souvent seul, démuni et sans le soutien des Etats et des institutions internationales.

Ce qui l’attriste plus particulièrement, c’est la morale à géométrie variable de l’Occident – et de la Suisse – que la guerre au Yémen, par exemple, semble si peu toucher.

«Personne ne manifeste contre cette guerre, et le Conseil fédéral voulait encore vendre des armes à l’Arabie saoudite», s’étrangle le Tessinois.

Dick Marty rame souvent à contre-courant. Sur le Kosovo, il a vivement critiqué l’engagement du Conseil fédéral et de l’ancienne ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey en faveur de l’indépendance accordée à la province serbe, non reconnue par de nombreux Etats. Son enquête sur les soupçons d’atrocités sans nom commises par des bandes criminelles liées à l’Armée de libération du Kosovo s’est heurtée à un tabou: les pays occidentaux qui étaient intervenus en bombardant la Serbie, en 1999, en violation flagrante du droit international, n’étaient nullement prêts à reconnaître que ceux qu’ils avaient soutenus pouvaient se livrer, eux aussi, à des crimes contre l’humanité. Pleinement cohérent avec lui-même et son souci de justice, Dick Marty confie son malaise face à l’approche manichéenne du conflit syrien et pense que la politique européenne et américaine d’isolement à l’égard de la Russie est une erreur.

«Trump n’est pas un accident, c’est un changement climatique»

Si sa capacité d’indignation et de révolte est intacte, Dick Marty n’en est pas moins fondamentalement pessimiste sur l’état du monde. La montée du populisme? «Trump n’est pas un accident, c’est un changement climatique», lance-t-il à son auditoire lausannois, prédisant la réélection de l’actuel président pour un deuxième mandat en 2020. Bolsonaro? «L’écroulement des valeurs fondamentales de notre civilisation». La Pologne? «Ce n’est plus un Etat de droit». L’Italie? «Ce que dit Salvini donne la chair de poule».

Dick Marty sait que tous les historiens et tous les politologues sont loin d’être d’accord avec cette thèse, mais il maintient que la situation actuelle rappelle les années 30. Parmi les explications, il voit tout à la fois la révolte des couches qui se sentent menacées par des catégories sociales encore plus défavorisées, l’évolution des technologies, et le fait que «les élites politiques n’ont pas été exemplaires.»

L’idéologie néolibérale, «qui n’a rien à voir avec le libéralisme», porte une lourde responsabilité dans les dérèglements actuels. C’est un «poison» et un jour ce modèle va se casser, est convaincu Dick Marty. Face à ces défis, l’Europe doit s’unir encore plus. Comment? En n’hésitant pas à créer une Europe à plusieurs vitesses. L’Europe s’est agrandie trop vite, son fonctionnement à 28 ou 27 ne permet plus d’avancer. «Il faut des locomotives», sinon il y a un risque de nivellement par le bas. Un noyau dur regroupé autour de la France et de l’Allemagne doit donner un nouvel élan. Quant à la Suisse, «son destin est européen» à moyen ou long terme, elle sera plus forte à l’intérieur de l’UE qu’à l’extérieur.

«Je n’ai pas livré mes combats pour les gagner»

Belle profession de foi, mais, lui fait observer Eric Hoesli, en décalage sur pratiquement tous les points avec le réel. Ses combats ont-ils donc tous été des échecs? «Je ne les ai pas livrés pour gagner». Et de citer Gramsci, le penseur italien de la révolution marxiste pour lequel le Tessinois avoue un penchant surprenant pour un libéral mais réel: «L’histoire enseigne mais n’a pas d’élèves.»

Avec tout ça, la question était inévitable: qu’est-ce que Dick Marty peut donc bien faire au PLR? Réponse de l’intéressé: il faut se souvenir que le radicalisme est un mouvement de progrès, c’est celui qui a fait 1848 – «c’est en tout cas comme cela que je l’ai toujours compris.»

Un combattant aussi acharné de la corruption que Dick Marty ne reste bien sûr pas indifférent à celle qui se pratique sous nos yeux, en Suisse, le plus souvent dans la plus parfaite impunité. Il se montre partisan déterminé de la transparence du financement des partis, mais, faisant allusion à l’affaire qui a amené Géraldine Savary à annoncer son retrait, tient à mettre les points sur les «i». Rendant hommage à la dignité de la socialiste vaudoise et mettant en cause le traitement médiatique qui lui a été réservé, il avertit: «Il ne faut pas que nous devenions un pays de talibans». Le cas de Géraldine Savary tranche en tout cas, pour lui, avec ce qui se passe au sein de l’exécutif de la Ville de Genève: «Là, c’est de l’argent public qui a été utilisé. C’est catastrophique.»


*Dick Marty: Une certaine idée de la justice - Tchétchénie - CIA - Kosovo -drogue. Editions Favre SA, Lausanne, 2018, 313 p.






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