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ACTUEL / Presse

«Le Matin» condamné à disparaître sous forme papier

D ’ici quelques mois, au plus tard deux ans, «Le Matin» aura disparu. Des kiosques, des caissettes, des tables de bistrot. Tamedia, son éditeur, est résolu à fermer prochainement sa version papier. Quitte, dit-on, à renforcer la version numérique.

C’est en fait un secret de Polichinelle dans la profession. Selon un membre de la rédaction, «ce n’est pas la première fois qu’on nous annonce ça, mais depuis quelques semaines ça se précise». Le rédacteur en chef Grégoire Nappey a en tout cas confirmé à sa rédaction que «la décision est prise», mais lui-même ne sait apparemment pas encore pour quand.

Le choc. Faut-il rappeler que Le Matin est historiquement né en 1893 sous le titre de Tribune de Lausanne. Le 12 janvier 1976, sa formule a évolué pour devenir un titre voulu plus populaire sous le nom de Tribune – Le Matin. Page de titre: «Adolf veut des médailles» (on parlait des JO d’Innsbruck, où la Suisse, précisément, n’a pas brillé, avec 5 petites médailles en tout). Et Adolf était bien sûr le formidable Adolf Ogi. Puis le quotidien a encore évolué dès 1984, notamment quand son rédacteur en chef ad interim, Théo Bouchat, a déclaré comme un mantra que Le Matin n’allait pas forcément publier des informations importantes mais des informations intéressantes. La nuance est de taille.

Le drame du Matin

Le Matin tel que nous le connaissons, demi-format pratique, sujets aguicheurs, est passé par des hauts et des bas. Mon point de vue personnel: en ce moment il est plutôt en haut, même s’il a perdu une ou deux plumes. Le drame que constituerait sa disparition se constate tous les jours dans tous les bistrots de Suisse romande: les gens vont au café pour lire Le Matin à l’œil, pas pour le café. Certains d’entre eux en profitent pour le voler. Et c’est bien le drame: Le Matin est un journal payant, mais presque tout le monde le lit gratuitement, quitte à le faucher dans une caissette. Tandis que 20 Minutes est un quotidien gratuit dont la formule a été pensée en fonction.

Même si, depuis quelque temps, les rédactions de 20 Minutes et du Matin se côtoient au même étage de l’avenue de la Gare à Lausanne, en dépit des règles élémentaires de la concurrence et de l’émulation, les deux titres ne se ressemblent nullement. L’un est fait pour être lu rapidement dans le train et le bus, l’autre publie régulièrement des sujets développés, parfois même des reportages feuilletonnés.

Licenciements en vue?

Dans le milieu, à vrai dire, tout le monde est au courant depuis belle lurette. «On nous avait déjà annoncé la mort du Matin papier il y a longtemps», confirme Eric Felley, coprésident de la Société des rédacteurs. La fusion à venir des rédactions de 20 Minutes et du Matin, la maxi-structure réunissant tout le pôle Tamedia de Suisse romande avec des services communs annonçait des synergies, donc des économies. «Il y a trois ou quatre semaines, on a appris que le Matin print était voué à disparaître, confirme encore Eric Felley. Il ne reste plus qu’à savoir quand. C’est une question de calculs internes au sein du groupe: il y aura notamment moins de travaux d’imprimerie.» Il y a trois-quatre ans déjà, le Matin était à vendre et Ringier s’était déclaré intéressé à sa reprise, il y a eu des tractations, puis Tamedia a renoncé.

Licenciements en vue? Eric Felley: «Il y en a déjà eu à l’automne, on nous a promis qu’il n’y en aurait pas en 2018 et que l’on se contenterait des départs naturels. Mais cela reste une promesse orale. Il est probable qu’on n’aura plus besoin de certaines compétences.»

La lettre à Tamedia

Les rédactions romandes de Tamedia se mobilisent: hier, jeudi 7 décembre, elles ont signé une lettre commune à Christoph Tonini, président de la Direction générale du groupe, lui demandant de venir expliquer en personne devant ses salariés romands de quoi demain serait fait. «Il a jusqu’à mardi 12 décembre pour se déterminer. On l’attend le 15 décembre.» Dans une semaine exactement. Et s’il ne vient pas, s’il ne répond pas? «Dans un premier temps, il y aura une manif du personnel Tamedia de Suisse romande.»

Puis il en faudra une autre car, au dire d’un autre journaliste du Matin, «on nous a déjà prévenus que 20 Minutes sous forme papier disparaîtrait aussi le jour où les coûts de production dépasseront les recettes.» On en prend le chemin: 20 Minutes print est visiblement de moins en moins lu, au profit du smartphone. Dans le même temps, pas plus tard qu’aujourd’hui vendredi 8 décembre, on a pu lire dans la presse le résultat d’un sondage Tamedia selon lequel «la presse écrite reste forte en Suisse romande». Comprenne qui pourra.

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