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ACTUEL / Interview

Pascal Crittin: «Nous n’avons pas la prétention de faire tout juste»

L es Suisses voteront le 4 mars sur l’initiative «Oui à la suppression des redevances radio et télévision» appelée également «No Billag», laquelle prévoit en plus de l’abolition de la redevance l’interdiction pour la Confédération de subventionner des médias audiovisuels ainsi que l'obligation de mettre aux enchères les concessions actuellement détenues par les radios et télévisions, que cela soit la SSR ou les chaînes régionales. De nombreuses critiques sont faites à la SSR, et notamment s’agissant de la position de la direction qui affirme qu’en cas d’acceptation, l’initiative impliquerait la fin de l’entreprise SSR ainsi que d’une bonne partie des médias audiovisuels régionaux qui touchent une part de la redevance. Le directeur de la RTS Pascal Crittin, entré en fonction au 1er mai 2017, a accepté de s’exprimer plus longuement sur la campagne et les critiques qui sont également adressées à la RTS.

La votation a lieu dans environ 100 jours, mais la campagne bat déjà son plein. Quel est votre sentiment en tant que directeur de la RTS à ce stade?

Elle a en effet commencé très fort. Dans la mesure où nous sommes souvent critiqués, parfois même attaqués, je ne vais pas le cacher, ce n’est pas toujours facile. La critique paraît quelque fois injuste, mais le débat est juste. Le public a le droit de savoir et de comprendre.

S’agissant des collaborateurs, comment vivent-ils la campagne? Est-ce qu’elle a un impact sur le climat à la RTS?

Je vais dire les choses de manière très claire: une partie du personnel a peur. Ils ont conscience que si l’initiative passe, nous perdrons 75% de nos revenus dans un délai de neuf mois. Ils savent que cela ne sera pas facile de se retourner dans pareille situation et craignent donc pour l’emploi et pour cette entreprise en laquelle ils croient. Mais au-delà de ça, je suis très fier d’eux. Dans un contexte aussi tendu, ils font un travail très professionnel, nous continuons à lancer de nouvelles émissions et nous assumons le mandat qui est le nôtre.

Est-ce qu’il y a des projets ou des émissions qui sont en standby en attendant la votation?

Seuls les projets d’investissement sont en standby. Nous sommes responsables: nous n’allons pas lancer des commandes alors que l’avenir est incertain.

Vous avez des exemples de projets concernés?

Le projet de bâtiment sur le campus des hautes écoles lausannoises par exemple. Nous profitons de ce temps pour aller plus loin dans l’étude. Par contre, nous continuons bien sûr à créer et à lancer de nouvelles émissions, de nouvelles offres sur internet et sur les réseaux sociaux.

A ce sujet, l’émission Nouvo a été diffusée pour la dernière fois le lundi 11 décembre à la télévision et n’existera plus que sur les réseaux sociaux. Les partisans de l’initiative «No Billag» reprochent notamment à la RTS de ne pas s’adresser suffisamment aux jeunes. Cette déprogrammation n’envoie-t-elle pas un mauvais signal?

Il s’agit de deux choses différentes. Nouvo News continue en effet d’exister sur les réseaux sociaux en publiant une dizaine de vidéos d’actualité par jour pour toute la SSR qui ont beaucoup de succès. Les moyens qui étaient consacrés à l’émission TV Nouvo, consacrée aux nouvelles technologies, vont être transférés sur l’émission Géopolitis qui sera deux fois plus longue car nous pensons qu’aujourd’hui la géopolitique est importante, ainsi que pour effectuer des développements en matière de «breaking news» afin d’améliorer la capacité de réaction lorsque l’actualité l’impose.

La question de la fracture générationnelle est beaucoup employée par les initiants.

C’est une question qui me fascine. Les initiants nous disent que nous sommes la «télévision de papa». Dans ce débat, on confond la télévision et le poste de télévision. Quand les contenus sont sur le téléviseur, ce sont des émissions de TV. Mais quand ils sont sur les réseaux sociaux, c’est quoi? C’est la même production. Je vais vous donner deux chiffres. Aujourd’hui nous faisons 33 à 35% de part de marché tout public en prime time en télévision. Auprès des jeunes de 15 à 29 ans, nous faisons 25%. Quand on évoque une fracture générationnelle, on pourrait s’attendre à un chiffre beaucoup plus bas. Or ce n’est pas le cas. Les jeunes regardent moins longtemps la télévision, mais environ 80% d’entre eux regardent la télévision tous les jours en Suisse romande. La première chaîne qu’ils regardent, c’est la RTS, et derrière nous il y a TF1 et M6.

Ça c’est pour la télévision linéaire. Et sur internet, vous avez des chiffres?

Sur nos plateformes, sur les applications et sur les réseaux sociaux, nous totalisons en moyenne un demi-million de vidéos vues par jour. Et les jeunes sont très présents sur notre offre en ligne. En télévision, la moyenne d’âge est de 55 ans. Elle est de 45 ans sur nos applications et le site RTS.ch, de 35 ans sur les pages Facebook de la RTS et de 25 ans pour nos comptes sur les autres réseaux sociaux. Aujourd’hui notre objectif est de produire du contenu transmédia, et pas seulement rattaché à un seul vecteur. Via internet, nos productions ont une vie propre.

Les initiants vous reprochent un certain fatalisme et une stratégie visant à faire peur en affirmant qu’il n’y a pas de plan B. Un récent sondage – qui n’a pas interrogé de Tessinois ni de personnes de plus de 65 ans – relevait qu’apparemment la population ne croit d’ailleurs pas dans ce discours catastrophique. Est-ce que la SSR a mené de véritables études pour un plan B?

Bien sûr qu’elle a étudié la solution. Nous avons constaté qu’en perdant 75% de nos moyens, et tout cela en neuf mois, ce n’est pas possible de se relever et de produire une offre en quatre langues.

Mais l’initiative est annoncée depuis 2015, cela ne date pas d’hier.

J’ai lu que des experts disent que la SSR peut générer à peu près 300 millions de recettes publicitaires par an. Aujourd’hui nous dégageons environ 230 millions par an, et pour obtenir ce résultat, il faut conserver les audiences actuelles sinon les revenus publicitaires s’écroulent. Et pour conserver ces audiences, il faut produire l’offre actuelle financée à 75% par la redevance. C’est un cercle vicieux.

Est-ce que la SSR a déjà planché sur un scénario d’acceptation le 4 mars prochain et commencé à mener des réflexions sur un éventuel plan social?

Non. Aujourd’hui nous savons que si c’est oui le 4 mars, nous devrons démanteler l’activité. Nous allons être un employeur responsable, donc nous négocierons avec les syndicats un plan social le moment venu. Nous pensons quand même qu’à la fin le peuple suisse prendra conscience des enjeux et balaiera cette initiative.

Mais ça c’est un pari sur l’avenir… Vous devez anticiper tous les possibles.

Si c’est oui, nous aurons neuf mois pour organiser la fin de la SSR. Celui qui décide dans cette affaire ce n’est pas nous, c’est le Conseil fédéral. La première chose qu’il va nous dire, c’est de faire notre travail jusqu’en décembre 2018.

A ce jour, la SSR n’a pas de mandat du Conseil fédéral pour anticiper les événements en cas d’acceptation de l’initiative?

Non. Le mandat que nous avons aujourd’hui, c’est la concession actuelle et pour la réaliser, nous recevons la redevance perçue par Billag. Dès 2019, nous aurons un nouveau mandat et la redevance sera prélevée par l’entreprise Serafe. Elle sera moins chère et nos moyens seront réduits d’au moins 50 millions. Si l’initiative est acceptée, le Conseil fédéral devra édicter des mesures transitoires – et je ne sais même pas comment il va faire. C’est à ce moment-là qu’il nous donnera mandat de cesser l’activité.

Vous ne peignez pas le diable sur la muraille quand même?

Soyons clairs, je n’ai jamais dit qu’il n’y aura plus de radio ou de télévision en Suisse, ni que ce sera la fin de la Suisse. Certains nous prêtent des propos que nous n’avons jamais tenus. Il y aura sans doute l’une ou l’autre radio dans les villes. Je doute qu’il y aura encore des télévisions régionales. Tout au plus deux heures d’émissions par jour en Suisse romande, comme le fait TeleZüri à Zurich! Une télévision dont un tiers des émissions sont des émissions publicitaires. En revanche ce qui va disparaître avec la SSR, c’est le financement du cinéma suisse, des compétitions sportives en Suisse, c’est la production de la culture et le rayonnement des festivals.

Des partisans de l’initiative, certains éditeurs et même une partie de la population qui ne votera pas forcément en faveur de «No Billag» estiment quand même que la SSR fait la démonstration d’une certaine arrogance. L’extension de la redevance à tous les ménages, la fameuse révision de la Loi fédérale sur la radio et télévision, a été acceptée à 3000 voix près en 2015. Or, rien n’a changé. Cette campagne n’est-elle pas l’occasion de prendre des engagements clairs envers les citoyens pour modifier certains aspects de la SSR?

La campagne commence. Il reste plus de trois mois avant la votation. Il peut se passer encore beaucoup de choses. Le nouveau directeur de la SSR Gilles Marchand vient de prendre ses fonctions et c’est quelqu’un que je sais très pragmatique. Comme tout nouveau directeur, je pense qu’il a des projets. C’est à lui de les présenter et il a déjà fait un certain nombre de propositions.

Est-ce que cette campagne vous donne aussi l'occasion de réfléchir à l'orientation de l'entreprise et au choix des programmes, donc à une certaine remise en question, ou vous pensez plutôt que la RTS a fait tout juste jusqu'ici?

Nous n’avons pas la prétention de faire tout juste. Nous sommes ouverts à la critique et en dialogue permanent avec le public, en particulier avec le Conseil du public RTSR. Cela dit, nous devons développer de nouveaux formats sur les plateformes et les réseaux sociaux. Et renforcer notre lien avec les jeunes générations entre autres. Ce que nous avons déjà commencé à faire avec la refonte de Couleur 3 (y compris radio visuelle) et sa nouvelle application mobile. Ou encore avec Nouvo News (plus de 100'000 fans sur Facebook) et Tataki, notre offre pour les 15-25 ans uniquement sur les réseaux sociaux.

Face à la concurrence internationale de grands groupes comme Facebook ou d’autres entreprises étrangères qui captent une part importante de publicité également en Suisse, l’avenir de la SSR ne passe-t-elle pas par une collaboration accrue avec les médias privés?

Totalement. C’est ce que nous faisons en Suisse romande depuis longtemps. Je pense que nous les Romands avons une longueur d’avance. En Suisse alémanique, il y a des fronts beaucoup plus crispés entre les éditeurs, la SRF et les radios et télévisions régionales.

Il y a un autre point d’achoppement avec les éditeurs en ce qui concerne la coentreprise Admeira, entre la SSR, Swisscom et l’éditeur Ringier, qui se définit aujourd’hui comme la principale régie publicitaire de Suisse. Médias Suisses, l’association des éditeurs romands dont Ringier Romandie ne fait plus partie d’ailleurs, exige que la SSR se retire d’Admeira.

J’entends cette demande. Maintenant, ce qu’il faut savoir, c’est que nous ne sommes pas seuls pour décider. C’est une joint-venture et nous avons deux autres partenaires, nous ne pouvons pas les quitter comme ça, car cela aurait des conséquences pour eux aussi. Cela étant, je ne suis pas dans la discussion car cela se joue sur le plan national. Ce que je peux dire, c’est que tous les éditeurs peuvent rejoindre Admeira et la porte leur a toujours été laissée ouverte.

Au final, les discussions portent principalement sur la télévision. Mais l’initiative concerne aussi la radio.

C’est exact et comme homme de radio je suis le premier désolé de cette situation. C’est d’ailleurs sociologiquement passionnant de constater que dans ce débat, tous les regards – sans jeu de mots – sont portés sur la télévision. Cela illustre le pouvoir de l’image. Je crois que les gens n’ont pas encore pris conscience que la radio est tout autant concernée par cette votation et qu’en cas d’acceptation de l’initiative, ils perdront des émissions auxquelles ils sont attachés.


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