keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Politique

Comment l'UDC manipule le langage

L ’UDC a le sens de la formule. C’est le moins que l’on puisse dire. Le parti national-conservateur doit toutefois une partie de son succès à une opposition plutôt fébrile, et des médias qui reprennent à leur compte les éléments de langage qui lui sont propres. C’est ainsi qu’à travers une communication bien rôdée, l’UDC réussit non seulement à imposer ses thématiques et à peser sur l’agenda politique, mais également à transformer le vocabulaire sur un sujet précis.

Il en va ainsi de son initiative visant à instaurer la primauté du droit national sur le droit international. L’UDC a choisi, à dessein, de ressortir une vieille formulation qui avait disparu du langage courant depuis fort longtemps: «juges étrangers». Ainsi, la souveraineté de la Suisse serait mise en danger par des juges qui n’ont strictement aucun lien avec le pays et qui décident pour lui. Nous ne comptons pas refaire le débat ici, et pour celles et ceux qui s’y intéressent, nous vous recommandons la lecture de l’ouvrage «Démocratie directe contre droit international» de Denis Masmejan.

Il s’agit plutôt de démontrer ici comment des éléments de langage partisans peuvent soudain se retrouver à large échelle dans le débat public, et même être employé par celles et ceux qui en principe n’adhèrent en rien à la ligne de l’UDC...

Première étape: imposer les termes du débat public

Lorsque l’UDC décide de lancer une initiative, la communication est réfléchie en amont, et le choix des mots est primordial. Il ne s’agit pas seulement d’arriver avec une proposition, comme le font bien souvent les autres partis et les groupes d’intérêts qui lancent leurs propres initiatives, pour susciter la discussion. Non, il faut faire une proposition accompagnée d’un corpus linguistique prédéfini, afin de verrouiller les discussions.  

Sur ce point, l’UDC se démarque clairement de ses adversaires politiques. Sa première préoccupation n’est pas de susciter le débat, mais d’en poser les termes, à l’aide d’un langage imagé qui imprime une vision du monde avant même d’en questionner la pertinence. «Juges étrangers», la formule se suffit à elle-même. Qui, même chez les moins nationalistes, souhaiterait transférer son destin dans les mains d’individus avec lesquels il n’a aucun lien, aucune prise? Personne. De même, lorsque l’UDC avait lancé il y a trois ans son initiative «contre l’immigration de masse», le choix des mots était essentiel. Alors même que le texte visait surtout les ressortissants de pays européens, la notion de «masse» avait pour objectif de renvoyer à l’image des grappes de migrants accrochés à leurs tristes bateaux.

Même si l’usage de cette formulation est malhonnête et ne décrit pas la réalité, ce n’est pas ce qui importe à l’UDC. Le parti ne cherche pas à discuter les faits, il veut les imposer, les contrôler. A partir du moment où les médias reprennent son vocabulaire à chaque fois que le sujet est traité, l’UDC a gagné. Une campagne politique est avant tout une guerre de communication, et l’image qui est du domaine de l’émotionnel surclasse bien souvent la raison. En ce qui concerne son initiative pour faire primer le droit national sur le droit international, l’UDC a déjà remporté son pari: les médias reprennent sans cesse sa formule, et même au-delà de cette seule initiative.

Deuxième étape: contraindre l’adversaire à utiliser le même langage

Une fois que la guerre des mots est remportée dans les médias, la deuxième étape est de contraindre l’adversaire à débattre du sujet en employant les mots choisis par l’UDC. Aujourd’hui, l’affaire est entendue. Non seulement, les journalistes utilisent la formule «juges étrangers» très souvent – parce que c’est plus simple que de parler de «primauté du droit national sur le droit international» –, mais en plus ces éléments de langage ont pris en otage d’autres discussions!

C’est le cas du débat sur l’avenir des relations entre la Suisse et l’Union européenne. La perspective d’un accord-cadre a du plomb dans l’aile: de nombreuses personnalités du Parti libéral-radical font désormais référence aux «juges étrangers» comme étant la ligne rouge à ne pas franchir dans ce dossier. Alors même que les libéraux-radicaux ont pour objectif de développer les relations entre la Suisse et l’Union européenne, notamment parce qu’il s’agit du premier partenaire commercial de notre pays!

La campagne pour le Conseil fédéral a été décisive en la matière. Qu’un européiste convaincu comme le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet reprenne à son compte la notion de «juges étrangers» pour fixer la limite des négociations est symptomatique de la victoire de l’UDC dans le débat public. Quand bien même l’usage de cette formule se discute, ceux-là même qui combattent la politique de l’UDC tombent dans son piège en utilisant les mêmes mots! Idem s’agissant de l’immigration de masse: des politiciens hors de l’UDC ont aussi, à plusieurs reprises, employé cette formule.

Troisième étape: maintenir la discussion sur la forme plutôt que le fond

Une fois que toutes ces conditions sont réunies, l’UDC marche en terrain conquis. L’étape décisive peut déployer ses effets. En restreignant le champ du débat à des questions de langage, le fond devient secondaire. Ainsi, les adversaires du texte de l’UDC en faveur de la primauté du droit national sur le droit international devront expliquer pourquoi la notion de «juges étrangers» est erronée.

Autant dire que la situation est compliquée. Le parti national-conservateur a tissé sa toile et ses proies se sont elles-mêmes – consciemment ou non – précipité dans le piège. Plutôt que de discuter des conséquences d’une acceptation de l’initiative, les opposants seront principalement occupés à tenter de déconstruire le langage employé par l’UDC. Mais comment déconstruire une manière de présenter les faits quand on a fait l’erreur d’y avoir soi-même recours pour des raisons électorales?

L’essence même de la stratégie de communication de l’UDC repose sur cet objectif: redéfinir les termes du débat, pour mieux l’instrumentaliser. Alors même qu’avant le lancement de cette initiative, aucun membre du Parti libéral-radical n’employait la formule des «juges étrangers», voici que cette notion devient courante et est utilisée par des candidats au Conseil fédéral! De son côté, la presse l’utilise également, ce qui participe à asseoir la légitimité de cet élément de langage.

Quelle forme la campagne prendra-t-elle ces prochains mois? Difficile à dire. Ce qui est certain, c’est qu’elle sera particulièrement délicate. L’UDC a popularisé sa formulation partisane. Elle peut donc compter sur un avantage concurrentiel non négligeable. Toutes celles et ceux qui tenteront de débattre de l’usage des mots de l’UDC ont déjà perdu, puisque l’image est désormais imprimée dans les esprits et que la notion de «juges étrangers» a obtenu, en quelques mois, une légitimité inespérée.

Qu’importe l’issue de ce scrutin, la leçon devra être retenue pour les prochaines échéances électorales: les mots ont un sens et il s’agit de les utiliser avec intelligence. Certaines personnalités politiques et médiatiques se sont fait avoir et cela pourrait avoir de funestes conséquences sur l’avenir de notre pays. Les éléments de langage de l’UDC doivent être pris avec du recul, car ils ne doivent rien au hasard. La communication du parti est professionnalisée au plus haut point et son objectif est clair. Comme l’écrivit déjà Albert Camus en 1944: «Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde».


Précédemment dans Bon pour la tête

Denis Masmejan: «Se lier par des traités, c’est l’exercice même de la souveraineté», par Chantal Tauxe

Le dernier souffle du radicalisme suisse, par Grégoire Barbey

Ignazio Cassis: les 1,4 million de Suisses binationaux ne lui disent pas merci, par Chantal Tauxe

L’histoire trafiquée des «juges étrangers», par Denis Masmejan

Grégoire Barbey

Journaliste politique.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR