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ACTUEL / Analyse

Le dernier souffle du radicalisme suisse

L 'élection du Tessinois Ignazio Cassis marque aussi une «première» depuis 1848: l'absence d'un représentant du courant historique du radicalisme, lequel a pourtant forgé l'histoire moderne de la Suisse depuis 169 ans, date de la création de l'Etat fédéral.

L’Assemblée fédérale a décidé ce mercredi 20 septembre 2017 de porter le libéral Ignazio Cassis au Conseil fédéral. Pour la première fois depuis 1848, le gouvernement suisse ne compte donc plus aucun représentant du mouvement radical en son sein. Certes, le Parti libéral et le Parti radical-démocratique ont fusionné en 2009, devenant ainsi le Parti libéral-radical. Cette fusion est le résultat d’une lente évolution du radicalisme et du libéralisme, qui a fini par aboutir à une convergence idéologique effaçant (presque) les différences de sensibilité pourtant grandes auparavant entre ces deux formations politiques.

Un petit rappel historique s’impose. Il y a 169 ans, lors de la création de la Confédération, le Conseil fédéral était composé de sept représentants… issus des rangs radicaux! Cette situation a perduré jusqu’au 1er janvier 1892, avec l’arrivée d’un premier conseiller fédéral issu du Parti catholique conservateur (aujourd’hui connu sous le nom de Parti démocrate-chrétien). Il faudra encore attendre jusqu’au 2 juillet 1917 pour que l’hégémonique Parti radical cède un deuxième siège au Conseil fédéral, attribué à un membre du Parti libéral démocratique, lequel procède d’une scission au sein du Parti radical démocratique après la création de l’Etat fédéral en 1848.

Le Lucernois Joseph Zemp, père de quinze enfants, est le premier conservateur catholique à entrer, le 1er janvier 1892 à l'âge de 57 ans, au Conseil fédéral (à gauche). Elu le 2 juillet 1917 au Conseil fédéral à 72 ans, le Genevois Gustave Ador, membre du Parti libéral démocratique, prend cette année-là la tête du département politique (affaires étrangères). © DR

En effet, le courant du Parti libéral démocratique (appelé Parti libéral conservateur jusqu’en 1913) est issue d’une divergence idéologique avec le Parti radical démocratique, lequel était considéré par trop étatiste et pas assez conservateur sur le plan sociétal. Pour mémoire, les radicaux étaient historiquement à gauche de l’échiquier politique, défendant une modernisation de la Suisse (y compris sur le plan sociétal), tout en affirmant l’importance d’une sensibilité sociale sur le plan économique.

A Genève, la révolution fazyste atteint son apogée en 1846, lorsque James Fazy, soutenu par la foule, pénètre dans l’enceinte du Parlement et prononce sa dissolution.


5 octobre 1846: James Fazy harangue la foule avant d'entrer de force dans le parlement. © DR

De nombreuses réformes ont lieu très rapidement. La transformation de l’Hôpital général en Hospice général, institution qui existe toujours, la création des Rentes genevoises (premier système de retraites pour bas revenus), la démolition des murailles qui séparaient la Haute Ville – symbole des privilèges de l’ancien régime – de la Basse Ville et le développement d’un réseau ferroviaire conséquent sont autant de réalisations «radicales» qui propulsent Genève sur le rail d’une certaine modernité.

L’arrivée des socialistes, bien plus à gauche que les radicaux, marque aussi une évolution du marqueur politique en Suisse. Entre temps, le Parti radical a également évolué, puisque sa longue pratique du pouvoir l’a aussi rapproché du monde des affaires (via l’industrie ferroviaire, notamment) et a normalisé sa politique, nettement moins «radicale» qu’auparavant. Toutefois, les radicaux ont toujours tenté de concilier développement économique et sensibilité sociale, en donnant à l’Etat le rôle de régulateur. Bien plus «libéral» sur le plan des questions de société, le Parti radical-démocratique se distinguait notoirement du Parti libéral démocratique, au sein duquel le courant conservateur a toujours été dominant.

Courants divergents à l'interne

De nos jours, continuer à effectuer une distinction entre les radicaux et les libéraux peut paraître anachronique. C’est d’ailleurs presque un tabou au sein du Parti libéral-radical, produit de la fusion de ces deux courants politiques, que l’on tente de balayer d’un revers de main quelque peu dédaigneux, expliquant à qui veut l’entendre que la fusion est une évidente réussite. Si c’est effectivement le cas, il existe malgré tout des courants divergents à l’interne du parti. Cela s’est notamment exprimé durant cette campagne pour succéder au conseiller fédéral Didier Burkhalter (qui fut membre du Parti radical-démocratique), avec la candidature du Genevois Pierre Maudet, héritier du radicalisme.

Pierre Maudet représente d’ailleurs assez bien la synthèse de l’évolution idéologique du radicalisme. S’il n’a pas peur de défendre le principe d’un Etat régulateur (une position bien moins assumée par les libéraux), le Genevois met toutefois l’accent sur une économie forte, laquelle nécessite le moins d’entrave possible pour déployer ses effets. Mais sa sensibilité demeure toutefois sensiblement différente sur bien des points.

Pierre Maudet, une synthèse de l’évolution idéologique du radicalisme. © DR

Son «opération Papyrus», qui a permis de normaliser la situation de milliers de sans-papiers à Genève, ne fait pas recette au sein de son parti, en particulier en Suisse alémanique (où le courant conservateur du Parti libéral-radical s’exprime encore très fortement). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la libérale vaudoise Isabelle Moret, qui était aussi en lice pour le Conseil fédéral, a ouvertement critiqué cette mesure.

Différences de sensibilités entre Romands et Alémaniques

Il y a toutefois toujours eu des différences de sensibilité entre les radicaux romands et alémaniques. Ce sont avant tout des différences culturelles, puisqu’en Suisse romande, le rôle de l’Etat n’est pas perçu de la même manière qu’outre-Sarine.

Les libéraux-radicaux romands sont encore aujourd’hui différents à bien des égards du courant dominant alémanique. Le conseiller d’Etat vaudois Pascal Broulis, pourtant issu du milieu bancaire, défend volontiers (et avec un certain talent) la nécessité de l’impôt, se retrouvant souvent en porte-à-faux avec l’orientation de son propre parti. Les libéraux sont effectivement très peu à l’aise avec la fiscalité et de nombreux membres du Parti libéral-radical plaident pour la suppression de certains instruments fiscaux. Dernièrement, Pascal Broulis s’est d’ailleurs élevé contre la suppression de l’impôt sur la valeur locative, pourtant fortement soutenue au sein de sa propre famille politique.

Sur le plan fédéral pourtant, le Parti libéral-radical n’a eu de cesse ces dernières années de glisser vers une politique toujours plus favorable au monde des affaires, sanctuarisant la dérégulation de l’économie. Il y a quelques mois, la présidente du Parti libéral-radical Petra Gössi s’était d’ailleurs fendue d’un plaidoyer brutal contre les retraités suisses vivant à l’étranger et touchant l’AVS (ils sont plus de 30%, et leur nombre ne cesse d’augmenter), les accusant de ne rien apporter à l’économie suisse.

Le PLR de Petra Gössi? Une politique toujours plus favorable aux monde des affaires. © DR

Le symptôme visible d’une profonde mue idéologique du Parti libéral-radical, lequel se tourne d’ailleurs de plus en plus souvent vers le parti national-conservateur UDC pour forger des majorités à l’interne de l’Assemblée fédérale.

Le Parti libéral-radical continue toutefois de se distinguer du parti de Christoph Blocher, en particulier sur les enjeux de société, et sur la question des relations avec l’Union européenne. La campagne au Conseil fédéral qui vient de s’achever laissera toutefois quelques traces, tant la position des candidats vis-à-vis de la question d’un accord-cadre avec l’Union européenne a été surprenante. Même Pierre Maudet, pourtant reconnu comme un européiste convaincu, n’a pas hésité à marquer sa réserve vis-à-vis des «juges étrangers» qui pourraient trancher certains litiges entre la Suisse et l’Union européenne si un tel accord-cadre devait voir le jour. Toutefois, l’importance des milieux économiques au sein du Parti libéral-radical devrait continuer à orienter les libéraux-radicaux vers une politique de normalisation des relations Suisse-UE, puisqu’il s’agit du plus important partenaire commercial du pays (55% des exportations suisses le sont à destination de pays membres de l’Union européenne).

Les évidentes conséquences

L’élection d’Ignazio Cassis au Conseil fédéral marque pourtant un tournant dans l’histoire du Parti libéral-radical. Si le Tessinois a adopté des positions libérales sur le plan sociétal (notamment la libéralisation du cannabis et, plus surprenant, de la cocaïne), il demeure assez conservateur sur de nombreux points. Sa position sur l’immigration a d’ailleurs beaucoup fait parler d’elle, puisqu’il avait déclaré à Darius Rochebin qu’il y a trop d’étrangers en Suisse.

Ignazio Cassis: un tournant dans l’histoire du Parti libéral-radical. © DR

Si Didier Burkhalter a été largement félicité par les autres partis (l’UDC faisant bien sûr exception), son départ a aussi soulagé quelques esprits dans son propre parti. Sa position vis-à-vis de l’Union européenne n’a pas toujours été bien accueillie, même si ces divergences internes ne se sont pas forcément exprimées de façon visible. Plaçant les institutions au-dessus des hommes et des intérêts particuliers, le Neuchâtelois se plaçait en véritable homme d’Etat, héritage de son appartenance au courant radical.

Pour la première fois depuis 1848, le courant historique du radicalisme suisse n’est plus représenté au sein du Conseil fédéral. Cette réalité aura d’évidentes conséquences sur les majorités du Conseil fédéral, en particulier sur le plan économique.

La très libérale Karin Keller-Sutter, prochaine Conseillère fédérale?

La très libérale Karin Keller-Sutter étant pressentie pour remplacer le taciturne mais néanmoins libéral Johann Schneider-Ammann, le rapport de force idéologique au sein du Parti libéral-radical, sur la scène fédérale, n’est pas près de s’inverser. Ce 20 septembre 2017, le radicalisme a peut-être bel et bien rendu son dernier souffle.


Grégoire Barbey

Journaliste politique.

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