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ACTUEL / Contre-article

L'épouvantail communiste

Est-ce que le véritable danger de la 5G réside dans le rôle actif joué par la Chine dans le déploiement de cette technologie dans le monde à travers l’entreprise Huawei, soupçonnée de collusions avec le gouvernement chinois? C’est semble-t-il l’avis de Jonas Follonier qui a publié un article sur Bon pour la tête dans lequel il écrit: «Il est permis de se dire que le risque de mise à disposition en mains communistes de nos données personnelles ne se laisse pas balayer pour quelques caprices d’interconnexion et de rapidité de navigation».

Les antennes de Huawei peuvent effectivement causer des soucis en termes de sécurité du réseau. D’un point de vue stratégique, il n’est pas souhaitable qu’une seule entreprise – dont les liens avec le gouvernement semblent étroits – puisse contrôler l’ensemble des infrastructures de télécommunication de la Suisse. En cas de conflit, rien ne pourrait exclure que ce même réseau soit coupé. Scénario extrême, mais à considérer. La Suisse aurait donc tout intérêt à déployer des antennes dont elle a la maîtrise en parallèle des antennes de Huawei – ou de l’américain Cisco… Même si cette précaution ne devait jamais servir, il n’est pas sain qu’un Etat dépende totalement d’infrastructures dont il n’a pas le contrôle.

Ce risque est réel, mais il ne pèse pas sur les données personnelles. Les antennes permettent de faire circuler l’information, les paquets qui transitent par ces autoroutes numériques peuvent être chiffrés par l’opérateur et surtout par les applications que nous utilisons quotidiennement, donc à l’abri des regards indiscrets. Il serait possible de dépendre uniquement d’infrastructures d’origine étrangère, mais il faudrait pour cela maîtriser le chiffrement du trafic qui passe à travers ces antennes. En tous les cas, la Suisse a tout intérêt à favoriser le financement et l’acquisition de matériels openhardware.

De surcroît, s’il y a des raisons de s’inquiéter du traitement des données personnelles des individus, le problème ne vient pas uniquement de la politique du gouvernement chinois. Les Américains n’ont aucune leçon à donner aux Chinois dans leur approche sécuritaire du numérique. Les principaux géants du web sont américains et chinois. Ces mêmes multinationales doivent leur succès à leur modèle économique basé sur l’exploitation des données personnelles des individus.

Certains seront tentés de dire que les intentions américaines sont certainement moins inquiétantes que les objectifs de la Chine. Et pourtant, ce sont ces mêmes Etats-Unis qui ont volontairement créé des backdoors – des portes dérobées – dans des technologies utilisées tant par ses propres citoyens qu’à l’étranger. Les Américains n’ont évidemment pas averti leurs alliés, parce que l’intérêt des backdoors est qu’elles demeurent secrètes et utilisables quand nécessaire. Ces vulnérabilités introduites dans le réseau répondent à la raison d’Etat, laquelle échappe malheureusement au contrôle démocratique.

Pire, ces vulnérabilités mettent en péril la confiance des individus dans la technologie et la capacité de cette dernière à leur apporter des bénéfices dans leur vie quotidienne. A ce sujet, ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni même l’Union européenne n’ont de leçon à donner. Tant que les Etats continueront de voir dans les données personnelles une source de «pétrole moderne», aucun citoyen au niveau mondial ne peut utiliser les technologies numériques tout en voyant ses droits fondamentaux respectés. La 5G ne changera absolument rien à cet état de fait. Le mieux est encore d’inciter les gouvernements à réviser leur approche du numérique, et à mettre en tête de liste le respect de l’intégrité de ses citoyens.

En définitive, il existe bel et bien une menace qui pèse sur les données personnelles des individus. Mais celle-ci ne se résume pas à travers l’image d’un monde manichéen, où il y aurait les gentils Etats occidentaux face aux méchants communistes chinois. La réalité est malheureusement beaucoup plus nuancée, et si l’opportunité d’introduire la 5G est un débat de société bienvenu, ce n’est pas par des formules rhétoriques sur le péril rouge qu’on y apportera des réponses, ni en essayant de thématiser la question des données personnelles qui n’a pas spécialement de rapport avec le sujet. 

Grégoire Barbey

Journaliste politique.

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