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ACTUEL / Réseaux

La 5G, un non-événement?

C e mercredi 17 avril, Swisscom a officialisé le lancement de la 5G dans 54 localités. Sous couvert de révolution technologique indispensable, une grande opération de marketing: de nombreux acteurs s’élèvent pour la dénoncer. Mais gare à ne pas tomber dans la propagande inverse: il se pourrait bien que la 5G ne présente pas de grands risques pour la santé. Le risque de contrôle chinois des télécommunications, quant à lui, est bien réel.

C’est un PLR qui l’a dit: la 5G, «ce n’est pas un événement!» Fathi Derder n’a pas mâché ses mots le 27 mars dernier sur le plateau d’Infrarouge. Le conseiller national et journaliste économique nous appelait à redescendre sur Terre: les géants des télécommunications nous vendent une nouvelle technologie censée bouleverser notre quotidien, mais elle s’avère n’être en fait que le développement de la 3G et de la 4G, sur la base des mêmes fréquences. Pour le libéral, il s’agit donc d'une avancée technologique standard, offrant de petits avantages comme le fait de pouvoir télécharger un film sur son smartphone en moins de deux. Le Conseil fédéral a donc eu raison de lancer les opérations. Hier, Swisscom a confirmé le lancement du nouveau réseau mobile dans 54 localités. Avant-hier, comme nous l’apprend le journal Le Temps, «Swisscom a annoncé le lancement immédiat de cette technologie dans 54 localités, via des émetteurs installés sur 102 sites».

Relancer le marché des smartphones

Mais il faut bien voir que l’effet marketing recherché par les grandes sociétés de télécommunications se situe bien plus en-deçà de ce que décrivait Fathi Derder comme un «non-événement». Il s’agit de relancer le marché du smartphone, actuellement saturé. Comme nous l’apprenait l’an dernier l’hebdomadaire français Challenges, «même s’il s’en écoule encore quasiment 1,5 milliard par an, les ventes de smartphones ralentissent et ont même baissé en 2017». Fait qui se confirme en 2018 où le marché des smartphones connaît un repli des livraisons de 4,1% selon zdnet.fr, ce qui n’était jamais arrivé depuis sa création. Et la situation ne devrait pas s’améliorer en 2019, à en croire toutes les sources, à l’instar de selectra.info.

La question est la suivante: la 5G est-elle justifiée dans le seul but de relancer ce marché, en comptant sur des marques qui mettent en avant leur côté innovateur et à jour sur leur époque? Ce «réseau mobile du futur», comme on nous le décrit, réussira-t-il à faire passer à la caisse les consommateurs, qui sont nombreux à se poser des questions? Rien n’est moins sûr. Gagner quelques secondes pour télécharger une vidéo, cela fait toujours plaisir, avouons-le, mais c’est bien court. D’où peut-être la nécessité pour Sunrise de convoquer dans une publicité le très populaire Federer. Sans que cela convainque vraiment, à en croire le malaise ambiant, dans les cafés romands comme sur internet.

En Suisse, la gauche est sceptique

Or, le marketing n’est pas l’apanage des entreprises de télécommunications: du côté politique, il est pratique dans le contexte des élections à venir d’apeurer les gens sous prétexte d’une 5G potentiellement dangereuse pour la santé. A gauche, on dénonce en effet l’incertitude qui règne sur les liens potentiels de la pulsation de la fréquence avec des risques de cancer, notamment. Le Conseil fédéral, selon plusieurs élus, n’a pas pris le temps d’avoir des résultats fiables avant de se lancer dans l’installation de la 5G. Les Verts vaudois et le PDC genevois vont jusqu’à demander un moratoire. Or, comme l’a relevé Fathi Derder sur le plateau d’Infrarouge, cela revient à créer «un moratoire sur quelque chose qui n’existe pas, du moins pas encore». Ce qui, en effet, est plus que cocasse sur le plan politique.

Chez la plupart des élus de droite, on fait confiance au gouvernement: mieux vaut selon eux laisser se déployer cette nouvelle technologie sur laquelle les experts travaillent depuis dix ans et analyser les éventuels risques lorsque «les données de santé […] seront disponibles», comme le préconise l’OMS via son porte-parole (source: émission Infrarouge susmentionnée). On pourrait ainsi dire avec Julien Clerc que cette 5G, Ce n’est rien. «Et ce n’est qu’une tourterelle / Qui revient à tire d’aile / En rapportant le duvet qui était ton lit un beau matin / Et ce n’est qu’une fleur nouvelle / Et qui s’en va vers la grêle / Comme un petit radeau frêle sur l’Océan.»

La sonnette d’alarme

Mais c’est sans compter la déferlante de personnalités qui montent au front à un échelon plus large. Comme nous l’apprend The Brussels Times, la ministre belge Céline Fremault, en charge du logement, de la qualité de vie, de l’environnement et de l’énergie, a fait interrompre les plans 5G en raison de leur incompatibilité avec les normes de radioprotection actuelles. C’est le premier Etat à avoir annoncé clairement que le jeu de la 5G ne vaut pas la chandelle de la santé publique. Le site ExoPortail a relevé que cette décision forte s’alignait ainsi sur celle de plusieurs villes américaines, telles que la riche Mill Valley, en Californie. Les différentes études citées par les habitants ayant voté l’ordonnance d’urgence sont rapportées sur le même site.

En France, la société civile commence elle aussi à s’agiter. Dans sa pétition «Ondes 5G: ne laissons pas faire cette expérimentation à grande échelle!», le rédacteur scientifique Eric Müller s’en prend directement au président Emmanuel Macron, appelant à une mobilisation populaire «qui fera écho jusque dans les couloirs de l’Elysée». Alors, est-ce que «la 5G tue», comme l’affirme crûment l’astrophysicien Aurélien Barrau? Si, comme le rapporte Eric Müller, «200 scientifiques ont lancé l’Appel contre la 5G» en septembre 2017, dont le cancérologue Dominique Belpomme, il convient néanmoins de s’interroger sur cet alarmisme auquel les adversaires de la technologie nous ont habitués.

Un danger géostratégique plus que sanitaire

Le sous-titre de ladite pétition, «Macron a-t-il vendu les Français aux géants des télécoms?», a en effet tout de la rhétorique complotiste. Emmanuel Macron, ce grand méchant libéral qui traiterait son peuple comme de la marchandise à vendre, au profit d’intérêts purement financiers. Allons-donc, l’affaire est bien moins manichéenne qu’on voudrait bien le faire croire. Comme l’avait déclaré au quotidien Le Temps le directeur suppléant de l’Office fédéral de la communication Philippe Horisberger, «il n’y aura pas d’augmentation exponentielle du rayonnement» et «certaines gammes de fréquence […] permettront d’utiliser des antennes dynamiques [permettant] de diminuer nettement le rayonnement.»

Que faut-il donc penser de tout cela, en bons observateurs apolitiques qui ne demandons qu’à être heureux? Nous n’aurons pas besoin de la 5G pour y arriver, c’est entendu. Comme nous n’avions pas besoin de la 2G et de toutes ses descendantes. Mais la vraie question est davantage géopolitique. La 5G bénéficiera directement au leader chinois Huawei, ce qui, au niveau des Etats, est la réelle matière inflammable actuellement discutée. Voulons-nous vraiment entrer dans ce jeu alors même que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se battent pour que la Chine ne contrôle pas toutes les télécommunications? Jacques Pitteloud, ancien coordinateur du renseignement suisse et actuel ambassadeur de Suisse aux Etats-Unis, a confirmé à notre rédaction que les pressions américaines en ce sens se faisaient de plus en plus fortes sur la Suisse.

Rationnellement, il est permis de se dire que le risque de mise à disposition en mains communistes de nos données personnelles ne se laisse pas balayer pour quelques caprices d’interconnexion et de rapidité de navigation. Et le caractère indispensable de ce réseau mobile pour les entreprises suisses n’a été démontré nulle part, même si, naturellement, il participe de l’avancée technologique, et ce à l’échelle mondiale. Les incertitudes ne se situent donc pas tant au niveau de la santé que ceux de la géostratégie et de l’économie. Peut-être notre Etat gagnerait-il à être plus prudent que Swisscom. En le freinant dans son optimisme onduleux.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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