keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / ESPAGNE

Les sombres lendemains.
Une leçon pour l’Europe

S ombres, les lendemains de cette élection qui devait sortir la Catalogne de la crise et qui en fait la prolonge et marque plus que jamais sa division. De quoi faire réfléchir les Européens.

Un Catalan sur deux est pour l’indépendance, l’autre contre. La plupart des indécis ont versé dans l’un ou l’autre camp. Indignés par l’aveuglement politique de Mariano Rajoy ou l’inconséquence de Carlos Puigdemont et ses amis/rivaux. Le grand écart tenté par la maire de Barcelone, Ada Colau (Comu-Podem) a échoué.

La déprime rôde dans tous les camps après les cris de victoire. Celle des séparatistes est courte, dans une alliance hétéroclite qui rend la formation d’un gouvernement aléatoire. Et la politique à mener plus encore.

Le succès du nouveau parti pro-Espagne Ciudadanos, sorti en tête, n’est pas plus réjouissant. Ses alliés socialistes restent faibles, ses partenaires du PP de Rajoy se sont effondrés. Sa flamboyante figure de proue, Ines Arimadas, en convient: «Rien n’est réglé. Tout peut arriver.»

Le grand perdant est le premier ministre espagnol. Il espérait que les urnes casseraient l’élan sécessionniste. Raté. Ce juriste borné, brutal même, enfermé dans un conservatisme nationaliste étroit, au fond de lui réticent à l’essence du fédéralisme, a tout fait pour braquer les Catalans. Jusqu’aux sympathisants de son propre parti qui se sont détournés de lui. Il a pourtant une raison de se réjouir. Pendant des semaines et des mois encore, la crise restera la première préoccupation des Espagnols. Qui se trouveront ainsi détournés des affaires de corruption, du défi posé par le chômage massif des jeunes, par l’appauvrissement de certaines régions.

Le nationalisme catalan et les autres

C’est la grande leçon de ce moment de l’histoire. Le nationalisme catalan et celui qui s’est réveillé face à lui en Espagne ont effacé les enjeux politiques essentiels, celui de la justice sociale, celui de la modernisation de l’économie, celui de la santé, de l’école… C’est bien simple, on n’en parle quasiment plus. Les séparatistes offrent une illustration caricaturale du phénomène: on trouve dans leur camp, côte à côte, une droite patronale et des militants qui combattent le capitalisme. Certes il y a entre eux rivalité et compétition, ils communient dans le culte de leur bannière et prétendent exercer le pouvoir ensemble. 

Cette crise empoisonne l’Europe. Pas seulement parce qu’elle peut stimuler des velléités séparatistes dans d’autres pays.

L’indépendantisme catalan n’est pas d’extrême droite. Nullement xénophobe, nullement raciste. Il se dit lui-même «inclusif». La Generalitat n’a-t-elle pas proposé d’accueillir 4000 réfugiés de Libye? Ce qui a été refusé par Madrid! Néanmoins cette ferveur nationaliste qui balaie tous les autres débats peut donner des idées à des partis européens beaucoup moins tolérants.

Ils sont déjà à l’œuvre dans ce sens. En Pologne, en Hongrie, en Tchéquie, en Autriche. Avec partout les mêmes philippiques contre l’immigration (même et surtout là où il n’y en a aucune), avec partout l’alliance des plus riches et des plus pauvres. Avec partout – sauf en Pologne peut-être, soyons justes – le même déni du fossé social. Avec partout la même tentation d’en finir avec la séparation des trois pouvoirs, gouvernementaux, parlementaires et judiciaires. Au nom de l’intérêt proclamé de la Nation avec un grand N.

Des effets euphorisants mais aussi anesthésiants

Cela ne devrait pas surprendre en Suisse. Où un quart des électeurs et électrices donnent leur vote à un parti dirigé de fait par quelques super-riches, qui agit systématiquement en leur faveur au Parlement et qui se dit le grand défenseur des petites gens. Sa formule, on la connaît. Polariser le débat sur la question européenne et l’immigration, pour ne pas parler de l’évasion fiscale, des charges croissantes sur les classes moyennes modestes, de l’arrogance des grands groupes qui tirent les ficelles politiques dans l’ombre.

A ce jeu-là, les inégalités – qui inquiètent jusqu’au FMI et à l’OCDE! – iront croissant. Et les fragiles équilibres entre les nations hier en guerre, aujourd’hui en paix, seront menacés.

La pilule nationaliste a des effets euphorisants mais aussi anesthésiants, elle enfouit certaines douleurs tout en embrasant d’autres.


Précédemment dans Bon pour la tête

La Catalogne: une vision au-delà des frontières, par Johanna Castellanos (5 novembre)

Les Catalans ont la boule au ventre, par Jacques Pilet (4 novembre)

Comment s’est enflammée l’utopie, par Jacques Pilet (29 octobre)

Catalogne: l’utopie fait long feu, par Jacques Pilet (17 octobre)

Pas de Grand Soir en Catalogne, par Jacques Pilet (10 octobre)

«Les pizzas sont arrivées, elles seront bientôt prêtes...», par Marta Beltran  (1er octobre)

L'affreuse journée de Barcelone, par Jacques Pilet (1er octobre)

«La catalanité n’est pas génétique», par Marta Beltran (30 septembre) En libre accès

La réalité multinationale n’a pas de place dans un Etat national, Josef Lang

«Au regard du droit international, le référendum catalan est légitime», Marta Beltran

Le nationalisme indécent de la Catalogne, Jacques Pilet

L’avenir de la Catalogne se joue aussi en Suisse, Marta Beltran

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR