keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Espagne

La réalité multinationale n’a pas de place dans un Etat national

L e 2 septembre dernier, alors que les équipes d’Espagne et d’Italie jouaient leur qualification directe pour les Championnats du monde au stade Santiago Bernabeu de Madrid, il se passa quelque chose de très étrange: chaque fois que le défenseur catalan Gerard Piqué avait le ballon, il se faisait siffler par une partie du public. Ce qui incitait une autre partie du public à l’applaudir. Le «Mundo Deportivo» titra à ce propos: «Chaque ballon, un plébiscite.»

Avant le début du match, un rituel certes connu mais quand même rare s’était déroulé: alors que les stars italiennes chantaient à pleins poumons pendant que se jouait leur hymne national, les joueurs ibériques se sont tus pendant «La Marcha Real», la marche royale. Le fait que l’hymne national espagnol soit joué sans paroles a un rapport avec les huées contre Piqué. L’homme est mal vu par les nationalistes espagnols parce qu’il est un orgueilleux joueur du Barça et un partisan du vote d’autodétermination de la Catalogne. Et comme il existe en Espagne beaucoup de citoyens comme Piqué, plus liés à la Catalogne, au Pays basque ou à la Galice, toutes les tentatives de se mettre d’accord sur un texte commun ont échoué jusqu’ici. Si le match international avait eu lieu à Barcelone, la «Marche royale» aurait vraisemblablement été sifflée. Cela s’est produit la dernière fois le 27 mai, lors de la finale de la Coupe, en présence du roi Felipe. Et comme l’adversaire, Alaves, venait de la capitale basque Vitoria, il y eut un concert de sifflets. Un tel événement s’est produit pour la première fois le 14 juin 1925: à l’époque, les supporters de Barcelone protestaient contre la dictature militaire centralisatrice. En guise de sanction, le stade fut fermé cinq mois durant. Le président du club, Joan Gamper, d’origine suisse, dut quitter le pays pendant trois mois et renoncer à tout contact avec le club fondé par lui-même en 1899. Le FC Barcelone a d’ailleurs ouvertement appelé, la semaine dernière, à participer au référendum du 1er octobre et protesté contre son interdiction et l’arrestation de politiciens.

Adéu Espanya

L’Espagne est une structure multinationale sur laquelle s’est greffé un Etat qui se revendique comme Etat national et tente depuis 142 ans d’imposer cette revendication. Au cours du XIXe siècle, toutes les approches libérales, républicaines et fédéralistes pour former un peuple espagnol et un Etat démocratique et laïc ont été réprimées par la funeste trinité monarchie-armée-église. La bourgeoisie industrielle catalane n’eut pas plus de succès en essayant de moderniser l’Etat espagnol. Après que la restauration centralisatrice se fut imposée en 1875, des mouvements nationalistes autonomes sont nés en Catalogne et au Pays basque, lui aussi industrialisé. Tandis que le catalanisme était aussi soutenu par la grande bourgeoisie, le nationalisme catholique-basque s’opposait au début à la modernisation économique. Avec les latifundistes, les représentants de l’industrie lourde et du capital financier de Bilbao ont formé le socle social principal de la monarchie militaire de Madrid.

La rupture suivante entre d’une part la Catalogne et le Pays basque, d’autre part l’Espagne, s’est produite en 1898 avec la perte des colonies de Cuba, de Porto Rico et des Philippines. Tandis que le centre conservateur ressentit cette perte comme une catastrophe, son affaiblissement représentait un soulagement pour la périphérie. Le poète catalan Joan Maragall, grand-père de Pascual Maragall, maire de Barcelone et organisateur des JO 1992, composa une ode appelée «Adéu, Espanya!»

Au vu du refus du gouvernement central de convoquer le Parlement, la conservatrice Lliga Catalana organisa en 1917 une assemblée des élus à Barcelone, à laquelle prirent part les partis réformistes bourgeois et de gauche espagnols. Mais cette ébauche de Parlement fut ensuite dissoute par la police. En 1923, les nationalistes catalans, basques et galiciens conclurent une alliance revendiquant leur droit d’autodétermination. La même année, le général Primos de Rivera instaura une dictature militaire sous la devise nationaliste espagnole: «Religion, patrie et monarchie». La fin de la dictature en 1930, la victoire électorale des forces réformistes et la proclamation de la république en 1931 constituaient une belle opportunité de former un Etat commun aux Espagnols, Catalans, Basques et Galiciens.

Occasions manquées

Après la victoire électorale de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) nouvellement fondée, la République catalane fut proclamée à Barcelone et «la construction commune d’une confédération des peuples ibériques» proposée aux «autres peuples d’Espagne». Vu la réaction critique du gouvernement républicain-socialiste de Madrid, le «droit d’autodétermination» et un «Etat autonome dans le cadre de la République espagnole» furent adoptés au terme d’un référendum approuvé à une large majorité. Mais le Parlement espagnol biffa du statut d’autonomie les notions de droit d’autodétermination et d’Etat.

En 1934, la Catalogne autonome décida d’une réforme agraire au bénéfice de 70 000 familles de métayers. De retour au pouvoir à Madrid, la droite fit annuler cette décision par la Cour constitutionnelle. Le gouvernement de Barcelone réagit en proclamant un «Etat catalan au sein de la République fédérale espagnole». Le gouvernement central fit occuper la Catalogne par ses troupes et abolit l’autonomie. Mais cette dernière fit son retour après la victoire électorale de la gauche espagnole en février 1936. Au cours de la guerre civile que le général Franco déclencha par son putsch du 18 juillet 1936, le gouvernement catalan se battit à part entière pour la république et l’autogouvernement. Le gouvernement autonome basque fit de même, en se battant avec sa propre armée contre Franco.

Le coup fatal de Franco

Le régime franquiste, qui fit bombarder Barcelone et fusiller pour l’exemple le président catalan Lluis Companys, déclara tous les Républicains, de même que la Catalogne et le Pays basque, «Anti-España» à l’enseigne de sa devise «España una, grande, libre». Cette usurpation agressive de la notion d’Espagne signifiait le coup fatal pour le projet d’une nation espagnole avec laquelle les Catalans et les Basques eussent pu s’identifier.

La Constitution de 1978 salue certes la Catalogne, l’Euskadi et la Galice comme des «nationalités» et leur garantit l’autonomie, mais elle leur dénie le droit d’autodétermination. Les militaires, sous la férule desquels la Constitution avait été élaborée, obtinrent la formulation suivante à l’article 2: «La Constitution est fondée sur l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols.» La proposition d’un député catalan de faire voter le peuple sur la monarchie réinstaurée par Franco n’avait aucune chance.

Tandis que seul un tiers des Basques approuvaient la Constitution, en Catalogne c’est une large majorité qui le fit. Elle espérait la réformer plus tard quand le franquisme serait entièrement surmonté. En 1992, avec les JO d’été à Barcelone et l’Exposition universelle à Séville, on eut l’impression que l’Espagne allait pouvoir se souder. Le fait est que le succès de «Barcelona ’92» engendra en Catalogne un renforcement de l’affirmation de soi.

«La Catalogne est une nation»

Une bonne dizaine d’années plus tard, le socialiste Maragall élabora, dans sa nouvelle fonction de président catalan, un nouveau statut d’autonomie, dont la première phrase est «La Catalogne est une nation.» Après que le Parlement de Madrid, à majorité également socialiste, eut biffé quelques dispositions, le statut fut approuvé en vote populaire envers et contre les opposants de la gauche catalaniste et de la droite espagnole. Quand bien même il s’agissait d’un compromis entre Barcelone et Madrid, le Parti populaire post-franquiste recourut à la Cour constitutionnelle. Et celle-ci annula 14 articles cruciaux, notamment la définition de la Catalogne comme une nation. D’un jour à l’autre, l’indépendance souriait à une majorité dans une Catalogne jusqu’alors modérée: 80% des citoyens approuvèrent une fois encore le droit de la Catalogne à décider elle-même de ses relations avec l’Espagne. Lors de la fête nationale du 11 septembre 2012, un million et demi de personnes, un cinquième de la population, envahirent les rues.

Les Basques avaient échoué en 2005 déjà avec leur projet de réforme du statut d’autonomie. Le fait que le refus de Madrid ne déclenche pas la même réaction qu’en Catalogne s’explique notamment par le combat armé de l’ETA, qui a eu un effet démoralisant et démotivant. Six ans après la fin de ce combat, un Pays basque secoué par la répression en Catalogne semble retrouver sa réputation rebelle. La dynamisation réciproque des mouvements nationalistes catalan et basque met particulièrement en évidence l’échec de la nation espagnole. Et accroît les chances d’une alternative sous forme de confédération de peuples égaux en droits.

Tant que cette alternative n’existera pas, Gérard Piqué représentera une provocation pour les Espagnols de droite, tout comme le stade Bernabeu pour les Catalans de gauche. En février 1939, lorsque l’armée franquiste célébra sa victoire sur la Catalogne par un défilé à Barcelone, un volontaire du nom de Santiago Bernabeu, 42 ans, en était. Il faisait partie de la tristement célèbre 150e division.


Josef Lang, ancien conseiller national et historien, a publié en 1983 sa thèse sur la résistance basque contre Franco sous le titre: «Das baskische Labyrinth», chez l’éditeur de Francfort Internationale Sozialistische Publikationen.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR