keyboard_arrow_left Retour
HISTOIRE

La passion de la Suisse pour la guerre de Sécession

N ous sommes en 1865. Aux Etats-Unis, les Etats du nord gagnent la guerre de Sécession et l’esclavage est aboli. La Suisse, elle, sort à peine de sa guerre du Sonderbund. Sous une apparence d’unité, ce petit pays est en proie à de grandes questions sociétales: libéralisme économique, libéralisme politique, conservatisme clérical et égalité des droits. On y discute avec passion de ce qui se passe en Amérique. Pour ou contre l’esclavage.


Traduction et adaptation: Diana-Alice Ramsauer


Avant la lecture de l'article, un petit récapitulatif des faits importants de la guerre de Sécession. © Bon pour la tête


La capitulation de la «Confédération des Etats du sud» emmenée par le Général Robert E. Lee le 9 avril 1865 ainsi que l’assassinat cinq jours plus tard d'Abraham Lincoln, victorieux président de l’«Union», engendra en Suisse un des plus grands mouvements de solidarité jamais connus dans son histoire. Le 4 mai, à Genève, une assemblée populaire de 4000 personnes vote l’envoi une «adresse à la Nation» destinée à l’Amérique unioniste. Trois jours plus tard, la Landsgemeinde de Glaris décide de transmettre à la «plus grande République du monde», ses «vœux cordiaux pour la reconstruction de la paix. Une paix bâtie sur la reconnaissance des droits humains» et lui présente ses «profondes condoléances concernant le crime ignoble» de ce «si grand citoyen qu’était Abraham Lincoln.»

Plus de 300 autres «adresses» de solidarité de ce genre suivront. Les cantons du Mittelland viennent à leur tour exprimer leurs félicitations ainsi que leurs condoléances aux Etats du nord pendant leur séance d’élections communales. Même le chœur d’hommes d'Herzogenbuchsee s'y met: son message porte 143 signatures et il fête cet événement comme une «victoire de l’Humanité».

A Fribourg, c'est un professeur radical qui récoltera 556 signatures pour son message, auquel adhérent même les membres du Parlement cantonal et l’exécutif. Quant au président du gouvernement argovien, Augustin Keller, il fera allusion à la «victorieuse bannière étoilée» de son écusson cantonal en invoquant «les droits humains divins».

Ils sont tous là

Même le Conseil fédéral qui, bien sûr très «neutre» pendant la guerre de Sécession, exprimera son horreur face à ce «fanatisme terrifiant» dont ont fait preuve certains acteurs de la guerre. Il assure sa «sympathie à l’Amérique libre» et la remercie pour son engagement envers un monde plus humain.

L’une des forces à l’origine de ce mouvement de messages de solidarité est l’association réformiste radicale «Helvetia» et la sociale-démocrate «Grütlianer» (société du Grütli). Leur agenda national est traditionnellement couplé à celui de la solidarité internationale. L’initiant principal sera néanmoins le rédacteur du «Bund» originaire des Grisons, Florian Gengel. Le but principal commun des radicaux et des démocrates est alors  l’unification des lois, le renforcement des droits populaires, une règlementation sur les fabriques et l’égalité des droits pour les Juifs. Les termes comme «autogouvernement», «République démocratique», «Union», «travail libre», «droits humains» etc. reviennent sans arrêt dans leurs messages de solidarité.

Les esclaves des hommes d'Etat

Les revendications des Unionistes (plutôt à gauche) renforcent en même temps l’opposition de droite contre les auteurs de ces adresses de félicitations aux nordistes. Le journal «Luzerner Zeitung» qui était aux cotés des Etats du sud ridiculisait la solidarité: «Il n’y aurait pas assez de place dans toutes les corbeilles à papier de Washington» pour récolter ces pétitions. Le journal conservateur se défendait de la critique que le catholicisme politique avait été «pro-esclavagiste en attaquant la droite économique: «On trouvait des partisans de l’esclavage du sud chez les cotonniers, les grands industriels, et les hommes d’Etats, qui eux-mêmes sont devenus riches grâce à l’esclavage.» Cette dernière remarque fait allusion à Alfred Escher, le politicien le plus influent de la Suisse de l’époque, qui avait ouvert la session d’automne du Grand Conseil zurichois en proclamant:

«La neutralité ! La neutralité sans réserve est, et restera, le fil conducteur de la politique suisse.»

Sachant que le Conseil fédéral et l’opinion publique sont alors majoritairement en faveur des Etats du nord d'Abraham Lincoln, cette position de neutralité sert surtout le Sud.

La NZZ exige la reconnaissance du sud

La Neue Zürcher Zeitung se comporte de manière non moins ambigüe en répétant, encore en novembre 1864, son exigence de  la «reconnaissance des Etats du sud comme puissance belligérante». Pour le journal, il n’est en effet pas imaginable qu'«après une bataille pour l’indépendance de plus de quatre ans, celle-là ne soit pas reconnue.»

Selon George Müller qui, en 1944, a soumis à Edgar Bonjour une thèse sur la Suisse pendant la guerre de Sécession, «la position du libéralisme économique était souvent en contradiction avec celle du libéralisme politique.» L’historien bâlois compare «La défense exclusive des intérêts économiques par la Neue Zürcher Zeitung à la lutte aussi exclusive pour les idées universelles de la liberté par les Radicaux.»

La NZZ (ici sa première édition) est le journal encore publié le plus ancien de Suisse.


Cette dualité va engendrer de violentes disputes entre le journal bernois et le journal zurichois. Le Bund estime que NZZ, organe de la «haute finance», a caché au peuple la réalité des «adresses bernoises». L'intention n'était pas de gâcher le plaisir aux concitoyens de faire des démonstrations publiques, rétorque la NZZ, le peuple a déjà bien assez entendu «ce genre de prose». Le Bund: «Nous comprenons tout à fait que la NZZ, qui, à ses débuts, défendait contre vent et marrée les sudistes, fasse maintenant grise mine face aux adresses de sympathie envoyées aux Etats du nord».

Der Bund (ici sa première édition) est un journal bernois. Il avait à peine 15 ans d'existence lors des débats avec la NZZ.

Guerre du Sonderbund, guerre de Sécession

Le débat est encore plus intense entre les radicaux et les catholiques-conservateurs. Les deux parties en viennent donc à comparer la guerre de Sécession avec la guerre du Sonderbund. Le soutien des sudistes, menés par les organes conservateurs et cléricaux, est souvent accompagné d’un certain racisme. Voici que l'on pouvait lire le 24 février 1863 dans la Schwyzer Zeitung, le plus important organe de presse de l’époque en Suisse centrale:

«Les esclaves noirs travaillent dans les grandes plantations de sucre, de tabac et de coton, parce qu’ils supportent beaucoup mieux la chaleur que la population blanche. Les nègres sont même, pour une grande partie, considérés comme des membres de la famille.»

Le 27 mars 1863, elle écrit encore: «Si 4 millions d’esclaves en 1860, représentant une valeur de 20 000 millions de francs, sont soustraits à leurs maîtres d’un trait de plume, cela risque de mener à une guerre des races: les Blancs contre les Noirs et les Noirs contre les Blancs (…). A quoi donc sert en gros l’émancipation des nègres?»

«… juif, chrétien et Hottentot»

Le conflit suisse sur l’esclavage sudiste devient encore plus aigu lorsque la question de l’émancipation des Juifs apparaît dans le débat politique. Les deux revendications se complétent dans des tonalités lyriques, comme l’écrit la Schweizerische Kirchenzeitung, le 25 avril 1863: «Le rabbin fédéral (grand rabbin) a, sans complexe, entonné l’hymne de l’union à Berne: Nous croyons tous à un Dieu juif, chrétien ou Hottentot!» (peuple pasteur et nomade de l'Afrique du Sud-Ouest, ndlr). Par le mot «Union», le texte fait référence au double engagement des radicaux: celui en faveur des Unionistes américains des Etats du nord et celui en faveur de l’unification de l’Etat fédéral. Quant au mot «Hottentot», il est ici synonyme bien sûr d'«esclaves noirs».

A la fin de l’été 1865, les radicaux utilisent le vent favorable venu des USA pour lancer une offensive en faveur d’un droit au référendum facultatif, à l’initiative ainsi qu'à l’égalité des droits pour les Juifs, unification du droit suisse, protection des ouvriers industriels. Un positionnement non seulement contre les catholiques-conservateurs, les Sonderbündler, mais aussi contre les libéraux économiques, les Bundesbarone. C’est ainsi qu’en 1874 se dessine l’alliance entre radicaux et démocrates, surgie à travers le mouvement de solidarité pour les Etats du nord aux USA. Il en résultera la nouvelle Constitution, la plus progressiste de l'époque

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR