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ACTUEL / Espagne

Les Catalans ont la boule au ventre

T ous se sentent mal. Les indépendantistes atterrés de voir leur rêve s’enfumer. Ceux qui veulent rester en Espagne ne voient pas la fin des tensions qui empoisonnent leur vie. Les autonomistes modérés se désolent de voir l’affrontement se durcir. Le comportement irréaliste et erratique des dirigeants indépendantistes leur a donné une triste image. Mais la réaction du gouvernement espagnol ne fait que galvaniser leur camp. Il y eut un bref moment où le dialogue paraissait possible. Mariano Rajoy en a décidé autrement. Il a décrété que c’était à la justice d’agir. Il a tourné ainsi le dos au seul chemin viable: celui de la concertation politique.

Ce n’est pas étonnant. L’Espagne a toujours eu une fascination pour le monde judiciaire. Les juges, les procureurs, les avocats y sont tout puissants et croient tout résoudre dans leurs cours. Le fils et petit-fils de juristes, avocat lui-même, s’est naturellement tourné vers eux pour casser la contestation. Un tribunal a donc mis en détention plusieurs dirigeants séparatistes et tente de faire extrader l’ex-président Puigdemont enfui en Belgique.

Madrid invoque le respect de la légalité et assure que la séparation des pouvoirs est respectée. Peut-être. Mais comment ne pas voir qu’en saisissant la justice, le gouvernement créait une situation inextricable. Les dirigeants emprisonnés deviennent des héros de la liberté démocratique. La colère ne peut que monter en Catalogne et pas seulement chez les convaincus de l’indépendance. Les élections du 21 décembre, aussi nécessaires soient-elles, ne suffiront pas à désamorcer la crise si elles ne s’accompagnent pas d’une amnistie. 

Le directeur du journal catalan La Vanguardia, Marius Carol, un modéré, décrit ainsi la situation: «Depuis quelques temps, les jours sont flasques comme le camembert qui inspira Dali pour ses montres molles et enflammés comme les girafes embrasées également daliniennes (…) Nous nous réveillons avec une sensation d’impuissance démocratique et d’échec collectif.»

Empêcher la montée de nationalismes destructeurs

La responsabilité est donc dans tous les camps. Il est juste de souligner aussi celle de Mariano Rajoy. Et depuis une décennie, il ignore la colère montante des Catalans. Il reste dans sa stature figée, taiseuse, de Galicien obstiné. Pire: en 2015, il a fait voter une loi dite de sécurité qui restreint les droits des journalistes et des particuliers qui se font l’écho de manifestations non autorisées. Cette loi «bâillon», comme on l’appelle, est combattue par l’opposition espagnole et critiquée par tous les défenseurs de la liberté d’expression. Elle n’a en rien freiné la contestation et c’est tant mieux.

C’est une question qui dépasse l’Espagne: comment empêcher la montée de nationalismes destructeurs? Par la répression sûrement pas. Par l’information sûrement mais on en connaît les limites quand la passion s’en mêle.

Le grand journaliste genevois Jean-Noël Cuenod nous ouvre un peu plus les yeux dans son blog. Il estime, lui aussi, que rien ne justifie les procès politiques en vue. Il note que Rajoy, vainqueur de la première manche, aurait dû précisément en profiter pour une ouverture, or au contraire, il a poussé plus loin l’enchère du conflit. Il remarque aussi que le malheureux Puigdemont s’accommode de curieux soutiens: l’extrême-droite flamande… et quelques ténors de l’UDC suisse qui demandent de lui accorder l’asile politique, ceux-là même qui tempêtent contre cette forme d’accueil! 

Sa conclusion: «Au-delà de cette ridicule anecdote, la sympathie exprimée par l’extrême-droite flamande et suisse est révélatrice d’un phénomène de fond. Le nationalisme peut revêtir différentes couleurs idéologiques, celles-ci relèvent du marketing électoral et changent d’un pays à l’autre. Ainsi, le parti de Puigdemont (PDCAT-Parti démocrate européen catalan) europhile et libéral s’est-il allié avec le CUP, formation d’extrême-gauche indépendantiste. Cela n’empêche nullement les partis d’extrême-droite en Flandre et en Suisse de passer outre ce vernis de gauche pour apporter leur soutien aux indépendantistes catalans car ils ont bien perçu ce qui fait l’unité entre eux: le nationalisme. C’est-à-dire l’affirmation d’une entité aux dépens des autres. Qui s’assemblent se ressemblent».


Précédemment dans Bon pour la tête

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