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CHRONIQUE / In#actuel

Portrait d’un Vaudois

I l y a dix ans, le 9 octobre 2009, disparaissait Jacques Chessex. J’étais en Inde lorsque la nouvelle me parvint. Et c’est par le truchement du net, d’hôtel en hôtel, que je suivis les hommages rendus à l’écrivain. Je connaissais bien Jacques. Un temps, je fis partie de son jury, celui du Prix Rod. A plusieurs reprises, il m’accueillit chez lui, à Ropraz, à l’occasion d’interviews. Mais surtout, entre nous, il existait un lien plus intime: ma mère avait été son institutrice à Payerne, en 1942, au moment de l’assassinat d’Arthur Bloch. Et son directeur était Pierre Chessex, père du futur romancier.

Comme avec presque tous ceux qui fréquentaient Jacques Chessex, ses relations avec moi furent à éclipses, allant de la presque amitié au silence fâché durant de longs mois. Sans d’ailleurs que j’en perçoive la raison, aussi bien de l’une que de l’autre. C’est pourquoi, je reste reconnaissant à l’Univers – ou à la Providence – de ce que notre dernière rencontre ait été plus que cordiale, affectueuse même. C’était deux semaines avant sa mort, à la Librairie Payot, à Lausanne. Je venais de publier conjointement mon roman, La Terrasse des éléphants, et mon Journal, Chronique des treize lunes.

 «Tu as beaucoup travaillé, Raphaël», me dit Jacques en m’abordant avec sa voix doucement cérémonieuse qui pouvait prendre des accents de miel. Moi, je pensais à ce que j’avais écrit dans ma Chronique de sa dernière exposition à Ropraz, les propos plutôt critiques que j’y tenais. Car si la peinture de Chessex est intéressante en ce qu’elle illustre certains aspects de son imaginaire, on est tout de même à des années-lumière des dessins et des «tatouages» d’un Cocteau – les fresques de la chapelle de Villefranche-sur-Mer et de la Villa Santo Sospir. Et les minotaures du Vaudois n’ont pas grand-chose à voir avec ceux d’un Picasso. Je pouvais par conséquent m’attendre à tout. Et effectivement. «Alors? Ma peinture? Parlons-en.» Aïe! Me dis-je. Et pourtant, à ma grande surprise, le pire ne vint pas.

Carton d’invitation de l’exposition de Ropraz, 2008 © Coll. part.

J’entendis Jacques nullement contester mon jugement, parler de son travail pictural au contraire presque en s’excusant. Avec une étrange et inhabituelle humilité. Insistant sur le fait qu’il n’y était pour rien en somme si les amateurs le sollicitaient afin qu’il exposât. Jacques manifestement était dans l’un de ses bons jours. Il est vrai que je connais quelque peu le sujet. Ce que Chessex bien sûr n’ignorait pas et je pouvais donc parler de son travail pictural en toute connaissance de cause. Nous nous sommes quittés bons amis, non sans nous être embrassés. Ce fut notre ultime rencontre.

«La petite aube orangée des coqs»

Si Jacques Chessex est resté jusqu’au bout un formidable écrivain, son œuvre, multiforme comme on le sait, offre pourtant un paysage contrasté. Il y a le poète, parfois magnifique, poignant, je pense à la première partie des Elégies à Yorick (1994), l’un de ses plus beaux livres:

«Yorick encore une fois l’automne est descendu dans ta fosse

Sous la couronne de peupliers, de corneilles aboyantes.»

Il y a le romancier, de mon point de vue beaucoup moins convaincant, à tout le moins très inégal. Parmi les réussites, on retiendra L’Ogre (1973), roman évidemment emblématique de son univers. Pour ma part, ma préférence va à ce chef d’œuvre de concision, à ce court récit solaire et allègre qu’est Le Rêve de Voltaire (1995). Ou comment le philosophe de Ferney, en visite chez un ministre vaudois de ses amis, trousse la fille de son hôte au grand dam de son amoureux. Un bijou tout à fait dans le ton des contes libertins du XVIIIe siècle. Et puis, il y a le Chessex chroniqueur. Genre dans lequel il excelle. Et d’abord à propos de sa terre, avec ce Portrait des Vaudois (1969) qui l’a imposé prophète en son pays et qui s’ouvre par l’évocation du matin de Pâques à Romainmôtier et cette brève notation, merveille de poésie:«La petite aube orangée des coqs s'est levée sur les prés et les cours.» Autre portrait, cette fois de l’écrivain lui-même, Carabas, dont il m’a été donné de préfacer la réédition. Bien sûr c’est le Chessex d’avant le Goncourt, d’avant les honneurs. Forcené, tonitruant, buvant plus que de raison. Le Chessex des chahuts revendiqués. Rarement pourtant l’écrivain n’a été si souverain, maître de son art dans ce texte baroque, foisonnant. Après? Après ce seront les romans; Monsieur (2001), qui est comme le pendant apaisé de Carabas, ou encore la veine mystique avec Le Désir de Dieu (2005). Un autre Chessex, certainement plus serein. «Allégé» ainsi qu’il aimait à le répéter les dernières années.

   «Yorick encore un automne un vent de pluie

Un vent de néant a balayé ta fosse où ton crâne

affleure de saison en saison.»


Jacques Chessex, Carabas. Préface de Raphaël Aubert, L’Aire Coll. «L’Aire bleue», 2016

Pour marquer l’anniversaire de la mort de Jacques Chessex, le Centre Culturel des Terreaux, à Lausanne, consacre jusqu’au 13 octobre plusieurs événements à l’écrivain, https://terreaux.org/


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