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CHRONIQUE / In#actuel

Hôtel Europe

O n le sait, il n’y a pas de hasard, il y a seulement des rencontres. La scène se passe lors du festival Lire à Lausanne le 31 août dernier. Nous sommes quelques auteurs de la rentrée littéraire assis côte à côte dans l’attente du chaland. Mes deux voisins évoquent leur livre. «De quoi parle votre roman? – L’histoire se passe au début du XXe siècle dans un hôtel au-dessus de Montreux. Et le vôtre? – Il se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, aussi dans un hôtel au-dessus de Montreux. – Ce ne serait pas l’Hôtel Victoria, à Glion? – Mais oui!»

Ces deux auteurs se nomment Jacques Pilet et Roland Buti; leurs romans, Hôtel Belvédère et Grand National. S’ils ne constituent pas à proprement parler une suite, même fortuite, ils ont pour arrière-fond l’histoire troublée de l’Europe à deux moments-clés du XXe siècle, mais perçue comme en échos, par ricochets en quelque sorte. Depuis cet œil du cyclone que représente alors la Suisse, îlot miraculeusement préservé au milieu de la conflagration générale. 

Hôtel Belvédère s’ouvre au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Des clients se décommandent, d’autres font leurs bagages au grand désespoir du directeur de l’établissement, Gian Caviezel, un Grison romanche. L’une des figures attachantes du roman avec Tatiana et Jules, le véritable héros du livre. Fils de paysan, mais n’ayant guère de goût pour les travaux de la ferme, le jeune homme, qui livre des fruits à l’hôtel, aspire à autre chose. Il aime lire et fréquente en secret la Librairie internationale de Montreux tenue par un Ukrainien, proche des Bolchéviques, qui lui confie de menues tâches. C’est là qu’il rencontre Tatiana. Etudiante en médecine à Genève,«elle ne ressemblait en rien aux dames qu’il croisait sur la Grande Rue. Pas de blouse à dentelles, pas de corset serré à la taille, pas de chaussures à talons, même pas de chignon. Tatiana avait les cheveux courts et fumait en compagnie de l’Ukrainien avec qui elle tenait de longues palabres en russe.» C’est la jeune femme bien sûr qui va déniaiser Jules. 

Durant un temps, le jeune Vaudois va travailler à l’hôtel comme veilleur de nuit. Mais la guerre se fait sentir jusqu’en Suisse où des soldats blessés des deux camps trouvent refuge. Caviezel, le directeur du Belvédère, obtient qu’Emile, son comptable français qui a perdu une jambe sur le front, puisse se faire soigner à Glion. Lui et Jules deviennent bien vite amis. Emile l’aide à préparer un concours pour devenir à son tour comptable. Après diverses péripéties, le Vaudois finit par embarquer à Marseille. On le retrouvera, bien plus tard, pendant la Seconde Guerre mondiale, employé de la Compagnie françaises d’Afrique occidentale en Haute-Volta où, affaibli par la maladie, il décèdera.

Ce qui fait tout l’intérêt du roman de Jacques Pilet, c’est qu’il se déroule à un moment où la Suisse romande – plus particulièrement Genève et la Riviera lémanique – constitue une sorte de carrefour où se croisent toutes sortes de personnalités liées au destin de l’Europe. Il y a les révolutionnaires russes qui se réunissent à la fameuse Brasserie Landolt. Et avant eux l’écrivain Nicolas Roubakine (1862-1946), compagnon de geôle d’Alexandre Oulianov, le frère de Lénine, ou encore le publiciste Sergueï Netchaiev (1847-1882). Il y a l’écrivain Romain Rolland (1866-1944) bien sûr, qui le 22 septembre 1914, publia dans le Journal de Genève son retentissant article intitulé «Au-dessus de la mêlée», vigoureuse dénonciation de la guerre:«Les hommes ont inventé le destin, afin de lui attribuer les désordres de l’univers, qu’ils ont pour devoir de gouverner. Point de fatalité! La fatalité c’est ce que nous voulons. Et c’est aussi, souvent, ce que nous ne voulons pas assez.»  Le Prix Nobel finira d’ailleurs par s’établir à Villeneuve où il accueillera notamment le Mahatma Gandhi.

 

Romain Rolland en 1914. © Wikipédia

La fin d'un monde 

On croise même Alice Bailly (1872-1938) à l’occasion de son exposition au Musée Rath que vient voir l’une des pensionnaires de l’Hôtel Belvédère, elle-même peintre.«Alice Bailly avait une quarantaine pesante, un visage dur, une frange sur le front. Elle parlait doucement, disant regretter d’avoir dû quitter Paris, mais heureuse d’avoir découvert à Zürich un mouvement artistique nouveau qu’elle souhaiterait voir s’étendre à Genève: le dadaïsme.» Car si l’ancien monde s’écroule, un nouveau est en train de naître. L’Hôtel Belvédère, qu’un incendie ravagera, n’y survivra pas. 

Grand National de Roland Buti mêle deux intrigues, l’une se déroulant aujourd’hui, l’autre renvoyant à la Seconde Guerre mondiale. C’est celle-là qui nous intéresse ici. Carlo, le narrateur, reçoit un appel de l’EMS de sa mère; on lui annonce qu’elle a disparu. Une photographie le met sur une piste. Elle représente sa mère très jeune:«La marquise derrière elle. Avec les motifs végétaux sur la console. Je la reconnais. C’est l’entrée du Grand National.» Un hôtel de luxe sur les hauteurs de Montreux où elle livrait le pain pour son père, boulanger à Glion. 

C’est effectivement au Grand National que la vieille dame a pris pension et entend d’autant moins en partir qu’on est aux petits soins pour elle. A commencer par le directeur, petit-fils du bâtisseur de l’hôtel avant la guerre. Et c’est une tout autre Pia – le prénom de sa mère d’origine italienne – que son fils soudain découvre. Ainsi apprend-il qu’elle dessine des oiseaux. Paul, un ancien instituteur, vieille connaissance de sa mère venue la visiter, lui montre même un livre d’ornithologie qu’elle avait naguère illustré. L’auteur est un aristocrate allemand,«membre éminent de la Deutsche Ornithologen Gesellschaft », qui passa toute la guerre à l’hôtel.«Les palaces, explique Paul, sont restés ouverts malgré la guerre. Des réclames circulaient dans l’Europe à feu et à sang pour vanter les mérites de l’hôtellerie suisse de luxe.»  Et de raconter qu’il accompagnait l’ornithologue au col de Jaman.«Votre maman était avec nous (…) Ils étaient très amoureux. – Ma mère? Avec un comte?» 

Mais cette liaison, comme tant d’autres nouées durant la guerre, n’est qu’une parenthèse, elle va s’interrompre brutalement. La débâcle allemande met fin à l’idylle quand, au début de 1945, l’aristocrate s’enfuit de l’hôtel. Sans avoir réglé sa note. 


Jacques Pilet, Hôtel Belvédère, Editions de l’Aire, 2019

Roland Buti, Grand National, Editions Zoë, 2019

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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