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In#actuel / «L’effacement soit ma façon de resplendir»


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C’était en 1977. J’écrivais déjà pour la presse. Je collaborais alors à l’hebdomadaire romand «La Vie protestante» et je m’étais rendu à Grignan pour interviewer Philippe Jaccottet. C’était au temps des «Chants d’en bas» et de «A travers un verger». J’ai retrouvé cet entretien qui, bien que près d’un demi-siècle se soit écoulé, n’a rien perdu de sa force d’évidence. Jaccottet y est tout entier, en pleine lumière. Je vous en livre ici quelques extraits en hommage à celui qui vient de nous quitter. Manière aussi de mettre un point final à l’aventure de ces chroniques commencée avec la création de Bon pour la tête et dont c’est ici la dernière.



Avec Roud et Rilke, vous avez  rencontré deux écrivains qui vous ont passablement marqué. Chez Roud, une certaine attention aux choses?

 – Oui, et plus précisément la formule de Novalis qu’il répétait souvent: «le paradis est dispersé sur toute la terre, il faut réunir ses traits épars», formule qui définit assez précisément l’idée que je me faisais de la poésie, même si ensuite elle s’est développée dans une tout autre direction que la sienne. Non plus forcément la campagne ou la vie paysanne, mais simplement la poésie en tant que recherche de l’ordre caché derrière les apparences. Donc en effet une attention au monde, mais pour trouver ce qui est derrière. C’était une rencontre décisive puisqu’elle m’éclairait sur moi-même.

Et Rilke, auquel vous avez consacré un livre? 

– Rilke a été vraiment ma grande passion de tout jeune lecteur, et je suis sûr qu’il a eu une influence réelle sur ma poésie, peut-être trop grande à certaine moment, et dont j’ai eu à me défendre. Cela beaucoup plus nettement que l’œuvre de Roud, qui n’a jamais joué un rôle quant à ma façon d’écrire.

Philippe Jaccottet, Gustave Roud, Seghers Editeur coll. «Poètes d’aujourd’hui», 1968 © Coll. part. 

Ce qui me paraît constituer l’un des thèmes majeurs de votre œuvre poétique, au demeurant fort abondante, c’est «l’effacement magique de tout obstacle» présent dans A travers un verger et plus encore la quête de l’issue, «Peut-être y a-t-il une espèce d’issue.»  

Oui, «l’effacement magique de tout obstacle» est bien l’un des thèmes majeurs, dont j’ai pris conscience peut-être simplement en regardant les paysages à notre arrivée ici, à Grignan. J’y ai été émerveillé par la lumière d’une façon tout à fait inattendue et féconde pour ce que j’ai écrit. Essayant de comprendre d’où venait cette émotion et cette exaltation que j’éprouvais devant certains paysages, je me suis aperçu que parfois, à certains moments, la lumière semblait absorber par exemple les montagnes. Et si j’étais émerveillé, logiquement il n’y avait aucune raison de l’être plus par cela que par autre chose, mais j’avais là une image, une métaphore, précisément de cet effacement des obstacles. Tentation que l’on a toujours si l’on est hanté par la mort, l’obstacle majeur. Eh bien, devant de tels paysages, on est porté à s’imaginer que même celui-ci pourra être franchi par une tension plus grande du regard ou par un détachement du monde. Donc l’issue, dont vous parlez, pourrait être, à certains moments, cela. Je crois que beaucoup de textes, en particulier les proses décrivant des paysages et les poèmes, correspondent à des moments où cette sorte de passage devient possible. 

Pourtant, je me demande toujours, et c’est là tout le débat de ces livres, si ce n’est pas une illusion de l’esprit. Et naturellement, plus les années passent, plus les obstacles deviennent, au contraire, réels. Et il devient difficile de se laisser aller à cette sorte de rêve, d’illusion ou d’espoir. C’est pourquoi les derniers livres, Chants d’en bas et A travers un verger, à cause d’expériences personnelles, se trouvent être les plus sombres: c’est vraiment la victoire passagère, la prédominance du mur auquel on se heurte, et à partir duquel il semble qu’il n’y ait plus d’issue. Mais les prochains livres, Dieu merci, n’auront plus ce même caractère assez noir. 

Précisément, A travers un verger apparaît comme une manière de révision, de retour déchirant sur l’œuvre. 

Oui , c’est une réaction violente contre un livre précédent. Je m’aperçois d’ailleurs que de livre en livre cela se passe généralement ainsi, L’Obscurité ayant été suivi d’Airs en réaction contre l’excès de noirceur du récit, mais ce n’est pas du tout intentionnel. Simplement la vie fait que c’est ainsi. Dans le cas particulier, A travers un verger commence comme un texte des Paysages avec figures absentes, donc une description, en même temps qu’une célébration de la beauté du monde à laquelle je demeure infiniment sensible. Mais devant certaines épreuves de la vie, on a soudain l’impression de ne plus avoir le droit de se livrer à ce travail d’exaltation, que c’est presque une sorte de scandale de décrire des amandiers en fleurs dans un monde tel que le nôtre, dans une vie telle que celle-ci. D’où la réaction de la seconde partie. Et d’abord peut-être l’impossibilité de terminer ce texte. 

Justement, vous avez écrit dans L’Effraie, au sujet de la beauté:«Je sais maintenant que je ne possède rien, pas même ce bel or qui est feuille pourrie.» La beauté, pour vous, est donc toujours problématique? 

– Oui, parce que je suis constamment sensible au fait qu’elle soit périssable, et je crois que c’est le nœud de tout. D’ailleurs tout cela est d’une banalité épouvantable, mais enfin c’est la banalité qui est à la source de presque toute la poésie lyrique. Mais depuis que je suis ici, car c’est un poème ancien que vous citez, où s’exprime tout de même la mélancolie de la jeunesse ou de l’adolescence, les choses sont devenues plus concrètes, plus chargées de substance, et la beauté a pris dans mon expérience une place beaucoup plus substantielle qu’auparavant. 

Philippe Jaccottet, L’Effraie et autres poésies, édition originale, 1953 © Coll. part.   

Quelle place?

– C’est quelque chose qui n’est peut-être pas précisément définissable, mais disons tout de même que c’est une présence constante, comme les blessures, les douleurs ou les difficultés quotidiennes de la vie, et qui s’y oppose constamment. Au fond, une sorte d’aide, un signe qui vous est fait, et dont on ne peut pas ne pas tenir compte. Je continue à éprouver fortement cela comme pouvant ne pas être dépourvu de sens, même s’il est permis de penser, à certains moments, que tout cela n’est qu’un mirage. Foncièrement, je ne le crois pas. C’est pourquoi je continue à écrire.

L’autre versant de votre œuvre, c’est la traduction. Quels sont les auteurs que vous avez eu le plus de plaisir à traduire? – Robert Musil en particulier. Avec L’Homme sans qualité, c’était vraiment la découverte d’un univers totalement inconnu, comme faire un voyage dans un pays étranger. Et j’ai passé trois ans sans jamais m’ennuyer sur ce livre. J’ai traduit un peu Rilke, avec peut-être un peu moins de plaisir, mesurant tellement l’insuffisance de ma traduction que cela en devenait agaçant. L’Odyssée, à cause d’une certaine fraîcheur dans la redécouverte de ce texte. Et puis, il y a d’autres choses, Hypérion de Hölderlin. La traduction avançant bien, j’avais l’impression de rendre quelque chose, et ce n’était pas d’une difficulté excessive.

Palézieux, Paysage à Grignan, eau-forte, 1963 © Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes

En 1953, vous vous êtes installé à Grignan. Pourquoi Grignan? Un exil? 

– Non, Grignan, c’est vraiment un hasard. Ma femme et moi nous cherchions un endroit pour vivre, à la campagne de préférence, Paris ne nous paraissant plus possible étant donné les conditions matérielles que nous avions à ce moment-là qui étaient vraiment le strict minimum. Il y avait aussi je pense le besoin, pas même conscient, de mettre une certaine distance – exil c’est beaucoup dire – entre le monde littéraire parisien et moi. Etant quand même d’une nature influençable ou assez incertaine – je l’étais surtout à ce moment-là –, fréquenter constamment des écrivains, dont certains que j’aimais vraiment beaucoup, pouvait me démolir. Et comme ils avaient tous les idées les plus opposées les unes des autres, j’étais encore plus perdu! Donc le besoin d’une certaine distance, simplement.

Dans quelle mesure restez-vous romand? 

– Oh! Je crois qu’on le demeure par nature.


Philippe Jaccottet, A travers un verger, Fata Morgana, nouvelle édition 2021.

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