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La chronique de JLK

Metin Arditi, romancier, nourrit un rêve pacifique

A ussi invraisemblablement vrai qu’une pandémie dans un monde supposé sécurisé, «Rachel et les siens», brassant les heurs et malheurs de frères amis ou ennemis en terre promise et spoliée à de multiples égards, tend à nous rappeler que Juifs de tous bords, femmes fortes ou fragiles et Arabes tendres ou teigneux, chrétiens et musulmans fraternisant ou s’entretuant, voire homos collabos, procèdent de la même ressemblance humaine mais tardent plus que jamais à se parler…

Si je vous raconte le dernier roman de Metin Arditi vous n’y croirez pas, mais je vais quand même essayer. A supposer que vous ayez une idée à la fois sûre et arrêtée à propos d’un peu tout, qu’il s’agisse d’histoire à long terme ou de politique à plus courte vue, de la place des femmes dans la maison mondiale ou de la libre circulation des migrants, vous me direz peut-être que cette histoire d’une Rachel juive écrivant des pièces de théâtre plus ou moins jouables où elle défend le dialogue entre voisins de palier relève de la chimère aussi invraisemblable qu’une pandémie en pays civilisés – «rien que de la littérature!», et vous aurez raison.

Rien en effet de moins raisonnable, en apparence du moins, que ce destin de femme évoqué par un homme (de quoi je me mêle) qui parle d’histoire et de politique sur le même ton que de sexe et de cuisine, au fil d’un récit dont la simplicité de conte pour enfants n’exclut pas la complexité parfois accablante des circonstances et des sentiments.

Entre février 1917 et septembre 1982, dommages collatéraux de deux guerres mondiales et autres génocides, Rachel et les siens se la joue-t-il «roman du siècle» à flots de larmes et vues géopolitiques surplombantes? Rien non plus de cela. Ni rien d’angélique ou de lénifiant dans le plaidoyer sous-jacent pour un improbable «vivre ensemble» à l’ère des nouveaux murs. Non: la «littérature» se fait ici tout humble, par le détail, tout près du cœur – un vrai feuilleton… 

Entre Schéhérazade et Brecht au kibboutz

C’est d’ailleurs comme un feuilleton à la sauce actuelle, genre websérie datée heure par heure et géolocalisée, (avec renvoi virtuel sur Instagram, où vous pourrez voir Metin au taf), que se module le roman, amorcé aux environs de Jaffa le 12 février 1917, immédiatement marqué par un drame survenu la veille: le suicide de l’Ashkénaze Iakov auquel le père de Rachel, Juif d’Orient établi en ce lieu, a refusé son assistance, et laissant derrière lui une petite fille au nom d’Ida. Tragédie personnelle emblématique, en cette période où les pogromes se multiplient en Russie, en Pologne et en Roumanie, poussant les Ashkénazes à l’immigration en Palestine où cohabitent Juifs «locaux» et Arabes chrétiens ou musulmans; et tout aussitôt se précisent les rapports entre les Alkabès, Daoud le tailleur et sa femme Rozika, parents de la jeune Rachel (douze ans mais avec un gabarit physique qui lui en donne quinze d’apparence), leurs voisins arabes chrétiens Khalifa: Abdallah l’artisan merveilleux, la joyeuse Aïcha et leur fils Mounir déjà sensible à la cause palestinienne, ou encore Sarika la cousine de Rozika dont le goût pour les femmes a causé le divorce, etc.

Or la pleine pâte humaine du roman «prend» immédiatement, riche de saveurs et de parfums, dans ce monde de petits artisans qui vivraient en harmonie sans la hache brandie de l’Histoire en marche où Turcs et Anglais se disputent les grandes largeurs de la région tandis que la vie se complique entre petites communautés «travaillées» par les idéologies identitaires diverses; et les termes du futur débat sur la nature d’Israël, le «Juif nouveau» célébré par les jeunes pionniers, la cohabitation de plus en plus délicate   ou les exclusions variées se posent déjà alors que Rachel, se découvrant une ardente passion pour le théâtre, après celle de raconteuse d’histoires, va commencer d’écrire des pièces «à thèse» style Brecht au kibboutz où elle traduira ce que vivent les gens de son entourage.  

La vie au dam des idéologies «radicales»

Le hasard de mes lectures simultanées a fait que, récemment, lisant parallèlement les passionnantes XXI Leçons pour le XXIe siècle de l’historien israélien Yuval Noah Harari et le roman de Metin Arditi, je tombe sur deux passages évoquant, respectivement, la censure puritaine virulente des Juifs orthodoxes contemporains stigmatisant la femme tentatrice (Harari donne l’exemple de ce journal «floutant» l’image d’une Angela Merkel risquant de flatter la libidinosité des lecteurs…), et la sensualité débridée de la mère de Rachel s’adonnant au plaisir dans les bras de sa cousine Sarika. Avec la même tranquille liberté de ton que l’historien gay, Metin Arditi évoque la relation sexuelle très particulière que Rachel et sa sœur adoptive Ida entretiennent avec leur «frère» Mounir, avant et après l’horrible fin de l’époux légitime de Rachel assassiné avec sa fille par un terroriste.

Or le romancier donne-t-il dans la complaisance équivoque au goût du jour? C’est peut-être ce que lui reprocheront les censeurs vertueux, comme ils ont pu le faire dans certains romans d’Amos Oz, entre autres écrivains contemporains ne craignant pas de mêler relations sexuelles singulières et questions politico-sociales, sans que celles-là soient soumises aux idéologies liées à celles-ci.

Et pourtant non: le roman, pas plus que la vie, n’est réductible à l’idéologie, que celle-ci soit moralisante ou délétère. A vrai dire ledit roman «trahit» toutes les causes sûres et dures au nom de la fragile vérité humaine perceptible par identification. Tel étant le «génie» prêté à Rachel, qui, dans ses pièces, se met à la place de l’autre au risque de passer elle aussi pour une «traîtresse».

Dans la lumière de Martin Buber

Dédiant son roman à Martin Buber, grand penseur pacifiste qui défendit (vainement) l’idée d’un Etat bi-national à l’enseigne du mouvement Brit Shalom (association pour la paix qui prônait la cohabitation des Juifs et des Arabes sur la terre d’Israël), Metin Arditi reprend une idée fondamentale du fameux philosophe et pédagogue fondant sa vision du monde sur le dialogue vivant et l’identification du «je» au «tu», à quoi s’opposent évidemment les idéologies nationalistes ou théocratiques diverses, autant que les instances diverses du puritanisme moral.

Pourriez-vous, vertueux, vous mettre à la place d’une jeune femme tombée amoureuse d’un beau soldat allemand, ou seriez-vous plutôt de ceux qui lui jettent la pierre et la tondent? Et si la jeune femme était un garçon, Juif ou pas, qui en pince pour un bel Aryen? C’est le genre de question que Rachel, increvable rêveuse, posera dans les années 60 aux Français, avec une pièce aussitôt déclarée injouable, en attendant de balancer une prophétie abracadabrante  dans sa dernière pièce datant de 1982, quand elle sera devenue l’auteure dramatique la plus en vue de son pays: à savoir qu’en 2020 Israël sera coupé par un mur et que des colonies occupées par 600 000 Juifs représenteront le nouveau Royaume.

Or la pièce en question, contre toute attente, finira quand même bien, avec une loi qui dira qu’une fois par mois chaque juif devra prendre un café avec un arabe. On peut rêver?

Sacré Metin: convaincu que la fraternité est un sentiment naturel, il propose ainsi, via sa Rachel, «la loi du café de la paix»!


Metin Arditi, Rachel et les siens, Grasset, 503p.

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