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Même pas peur (1)

«Une sourde inquiétude au milieu de l’abondance»

L es temps anciens étaient ceux des grandes peurs. La modernité promettait de les dissiper, elle a accouché de «l’âge de l’anxiété», affirme Jean-Jacques Courtine dans le troisième tome de L’Histoire des émotions qu’il a dirigé. Plongée, avec l’historien français, dans cet affect de masse qui nous amène à «avoir peur toujours, partout, de tout, sans trop savoir pourquoi.»

Parlons d’abord des peurs anciennes: avons-nous au moins réussi à nous en débarrasser?

Même si la mémoire collective en conserve la trace, on peut dire que certaines peurs ont disparu de l’espace mental occidental. La peur de la famine, la peur du péché inspirée par la peur de Dieu…

La peur du péché ne s’est-elle pas simplement déplacée sur d’autres objets? Alimentaires, par exemple?

Oui, il y a eu déplacement. Plus précisément dissémination. Jadis, les peurs étaient concentrées sur quelques grands objets. La peur de Dieu, c’était, si je puis dire, un «package deal» très avantageux car sous l’égide du religieux, elle rassemblait des peurs très variées. Cette concentration fait place à une fragmentation de la peur sur une miriade d’objets, de manière fluide, liquide, comme dirait Zygmunt Bauman*. Il y a comme une imprégnation de nos existences et de nos sociétés par des peurs indistinctes, flottantes. C’est ce que j’appelle l’anxiété.

Dans le chapitre que vous lui consacrez dans L’Histoire des émotions, vous vous efforcez d’en saisir les contours: le résultat est un «catalogue hebdomadaire des peurs ordinaires» assez hétéroclite…

Je n’ai rien inventé: j’ai choisi, au hasard, une semaine de 2014 et j’ai mis bord à bord les titres des médias. Le résultat est une longue litanie de nouvelles plus ou moins catastrophiques. Des météorites tombent en Sibérie en même temps que des hackers piratent Facebook ou Twitter et qu’on bouffe de la lasagne à base de cheval… quel rapport entre toutes ces nouvelles? Elles sont anxiogènes. C’est un discours continu, confus, où les périls réels se mêlent à des craintes imaginaires. Où les dangers varient, se substituent les uns aux autres même s’ils n’ont absolument pas le même poids. Après tout, les lasagnes à base de cheval n’ont pas fait d’autres victimes que les chevaux eux-mêmes. C’est moins dramatique que le réchauffement climatique ou que les salmonelles dans le lait pour bébés. Mais tout cela se mélange dans une sorte de bruit blanc. L’anxiété est devenue la basse continue de nos existences.

L’anxiété est un «affect de masse», écrivez-vous. Qu’entendez-vous exactement par là?

A la fin du 19e siècle, au moment où l’urbanisation crée une concentration humaine inédite, ce que l’on pouvait craindre – et que Gustave Le Bon décrit dans La psychologie des foules – c’est l’effet de contagion des foules, comme dans un meeting ou un match de foot. L’affect de masse, c’est différent: on a affaire à une nuée d’individus, isolés les uns des autres, qui vont ressentir la même chose au même moment. Ceci dans un contexte où les médias forment une immense chambre d’écho. Le web est une énorme machine à produire de l’anxiété.

Nous ne sommes tout de même pas guettés uniquement par des dangers imaginaires?

Non, bien sûr. Je ne dis pas qu’il n’y a rien à craindre, loin de là. Les problèmes environnementaux sont bien réels, tout comme ceux du sous-développement dans bien des régions du monde, ou les crises économiques globales. Il y a des raisons de se faire du souci. Le problème, c’est la confusion des peurs. On vit dans un climat permanent d’anxiété.

Le terrorisme nourrit l’anxiété?

Bien sûr. On sent une menace, on craint ce qui va arriver, sans savoir quand, où, comment. C’est une définition parfaite de l’anxiété. Dans les grandes capitales européennes, cette conscience que quelque chose d’affreux pourrait survenir à tout moment est désormais inscrite de manière plus ou moins consciente dans la vie quotidienne. Ça m’arrive souvent, à Paris, quand je suis dans la foule, de remarquer tout à coup un détail inquiétant… le sentiment de danger apparaît, puis disparaît. Ça clignote en quelque sorte. C’est la grande différence entre l’anxiété et la peur: cette dernière se concentre sur un objet clairement identifié. C’est pourquoi Bauman, en droite ligne avec Freud, explique que la peur soulage de l’anxiété. Notez bien, cela ne veut pas dire que l’anxiété n’a pas d’objet. C’est seulement un objet qu’on ne connaît pas. 

La peur soulage de l’anxiété. Et la peur de l’étranger soulage de l’anxiété du terrorisme?

Oui, toutes les politiques de type populiste jouent sur l’exploitation de l’anxiété, c’est leurs fonds de commerce. La campagne pour le Brexit en Angleterre, c’était une horreur de ce point de vue. On a fait voter des gens sur la peur de l’immigration dans des villages reculés du Devonshire qui n’ont jamais vu passer un Arabe. Il y a eu aussi l’élection de Trump, la montée du Front National en France, ce qui se passe en Hongrie, en Pologne. Il y a des moments où les nuages flottants de l’anxiété se cristallisent en peurs. Et où soudain, on se met à identifier des menaces précises. Les politiques ont une grande responsabilité à ne pas fabriquer, ni exploiter, cette cristallisation. Nous devons être très attentifs à l’usage politique que l’on peut faire des anxiétés diffuses.

Que pensez-vous d’un François Hollande, qui, face aux attentats, décrète que le pays est «en guerre»: n’alimente-t-il pas le climat d’anxiété collective?

Effectivement, parler de guerre en cette circonstance n’était pas une bonne idée. Je suis sensible au fait qu’il n’y a pas, dans le discours d’Emmanuel Macron, cette dimension-là. Ça ne veut pas dire que tous les éléments de sa politique ne soient pas anxiogènes…

Il existe des pays où l’on risque sa peau tous les jours à sortir dans la rue. Les gens y semblent plus gais et moins angoissés que nous: l’anxiété serait-elle inversement proportionnelle au danger réel?

C’est possible. C’est la thèse du sociologue allemand Ulrich Beck: nous vivons dans une société du risque où chacun essaie de se prémunir contre tout éventuel problème, médical, sanitaire, financier. Nous vivons dans l’anxiété du risque à ne pas prendre, dans la préoccupation de ce qui pourrait arriver. Et peut-être cette anxiété est-elle moindre là où il existe un rapport plus direct à des besoins premiers. J’ai ressenti cela au Mexique, par exemple. De là affirmer que l’anxiété serait une émotion de nanti, propre aux pays riches, il n’y a qu’un pas…

Le franchissez-vous?

Pourquoi pas. Ce serait une thèse freudienne, dans l’esprit de Malaise dans la civilisation. Freud dit: plus la civilisation avance, plus ça produit du malaise. Le tout est de savoir quel malaise. A mon sens, ce qui est advenu, c’est le malaise de l’anxiété et non pas celui de la culpabilité que Freud prévoyait. Mais il n’est pas impossible que cette hypothèse soit alimentée par le caractère angoissé de l’historien qui l’émet…

Vous citez cette forte formule d’Alexis de Tocqueville: «Une sourde inquiétude au milieu de l’abondance»…

Oui, Tocqueville a très bien vu venir les choses au milieu du 19e siècle déjà. Ce qu’il décrit dans La Démocratie en Amérique, ce n’est pourtant que la naissance de la démocratie, des sociétés qui ne sont pas encore sujettes à l’urbanisation massive et au règne des foules. Mais tout de même, avec la démocratie, se pose d’emblée la question du nombre. Et, dans un pays en plein développement économique, la question de l’abondance et de sa gestion.

L’époque moderne est celle de la progression du savoir sur les émotions. Cela devrait nous donner des armes pour les gérer avec du recul. Pourtant, on dirait que nous sommes plus que jamais vulnérables à la première tempête émotionnelle venue… 

La science des émotions n’a en effet cessé de se développer depuis Darwin et L’expression des émotions chez l’homme et chez l’animal en 1890. Aujourd’hui ce sont les neurosciences qui triomphent. Notre savoir a progressé. Mais peut-être faut-il se garder de trop en espérer: aujourd’hui, sur un IRM, je peux voir que quand on a honte ou peur, il y a des zones du cerveau qui se colorent. C’est formidable, mais est-ce qu’avec ça je comprends mieux le régime des peurs dans les sociétés qui sont les nôtres? Il y a autre chose aussi: ces nouveaux savoirs peuvent se retourner contre nous. Ce qui s’est passé avec les régimes totalitaires, c’est l’utilisation de la psychologie à des fins de propagande politique. Le capitalisme aussi est une affaire de manipulation des masses. Au sein de l’entreprise, un savoir s’est développé qui vise la construction d’une atmosphère émotionnelle propice à la production. Tandis qu’au département marketing, on fabrique des publicités qui vendent non plus des produits, mais des émotions. Cela dit pour les aspects potentiellement dangereux de ce savoir. Mais il n’y a pas qu’eux: le fait d’avoir admis, grâce à un certain juif viennois, que des forces obscures s’agitent à l’intérieur de nous, et qu’on ne peut plus simplement décréter que la raison doit triompher des émotions, c’est un gros progrès. L’anxiété est une des émotions de masse de notre époque, mais le fait qu’elle puisse être, sinon élucidée, du moins saisie quand elle se produit, est très important. Individuellement, cela nous donne des armes pour résister aux angoisses qui parcourent le corps social.


*Histoire des émotions, sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. Volume 3, De la fin du XIXè siècle à nos jours, dirigé par Jean-Jacques Courtine, Seuil, automne 2017.  
*Zygmunt Bauman «L’amour liquide» Rouergue 2004, «Le présent liquide», Seuil 2007.


Notre série «Même pas peur!»

Une Egypte à genoux espère une aube nouvelle (2), par Doménica Canchano Warthon

Fanny Clavien: «Je suis fataliste!» (3), par Jacques Pilet

Ces poules mouillées qui ont peur des véganes (4), par Patrick Morier-Genoud

Kaboul-Kandahar, dans l’ombre des Talibans (5), par Florence Perret

Quand la peur devient une arme de gouvernement (6), par Jacques Pilet

8 peurs qui ne sont pas (forcément) justifiées (7), par Diana-Alice Ramsauer



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