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Même pas peur! (4)

Ces poules mouillées qui ont peur des véganes

L es véganes et les antispécistes sont une infime minorité en Suisse. Ils effraient pourtant les carnivores, alors qu’en matière d’alimentation, le danger vient principalement de l’industrie agroalimentaire. C’est que la peur, ici, n’a rien à voir avec la réalité mais tout avec une culture largement dévoyée.

Je connais de solides carnivores qui tremblent de peur à l’évocation de jeunes femmes prônant le véganisme ou dénonçant les conditions d’élevage dans les porcheries.

Je connais de dociles employés qui jamais ne se sont battus au coin d’une rue et qui soudain sont rouges de colère lorsqu’on leur fait remarquer que la boucherie est un lieu où l’on vend des cadavres démembrés, que la viande qu’ils mangent a un goût de sang.

Mais pourquoi donc les véganes, qui refusent toute exploitation des animaux, font-ils si peur aux carnivores? Pourquoi les théories qui interrogent la supposée supériorité de l’animal Homo sur les autres paniquent-elles ceux qui jamais ne se révolteront?

Le monde appartient aux carnivores

L’organisation Proviande affirme que 96% des Suisses sont carnivores et qu’en 2016, 51 kg de viande ont été consommés par habitant dans notre pays. Ce qui fait 431’760 tonnes de bidoche engloutie dans les estomacs helvètes.

Swiss Veg, de son côté, affirme que les véganes seraient 3% en Suisse, contre 69% d’omnivores et 17% de flexitariens (sensibles aux préoccupations des véganes mais mangeant quand même de la viande), tandis que les végétariens, eux, seraient 11%.

Il y aurait ainsi entre 4 et 14% de non-mangeurs de viande en Suisse. Cela reste très minoritaire, pas de quoi affoler les amateurs de chair animale.

D’après l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), plus de 1 milliard d’animaux doivent être abattus chaque semaine dans le monde pour satisfaire la demande en viande. Les carnivores n’ont rien à craindre, la planète est à leur service: 70% des terres agricoles mondiales servent aujourd’hui à nourrir les animaux, et il faut environ 15’000 litres d’eau pour produire un kilo de viande de bœuf, contre 800 litres pour un kilo de blé.

La genèse du malentendu

Ce sentiment de persécution qui étreint les mangeurs de viande n’est pas rationnel. «Alors Dieu dit: ‟Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.ˮ» Cette citation de la bible (Genèse 1-26) est l’expression d’un grand malentendu: celui qui laisse penser à Homo Sapiens qu’il est l’être supérieur par excellence.

Nous voir au sommet de la création est une construction culturelle. La différence ontologique entre l’homme et l’animal aussi. D’un point de vue scientifique, nous sommes une espèce animale appartenant à la famille des hominidés, comme l’orang-outan, le gorille, le chimpanzé ou le bonobo.

Avec leurs caractéristiques propres, les espèces coexistent, se croisent, les unes s’ignorant, les autres s’entredévorant, sans manichéisme, avec deux buts majeurs: la perpétuation de l’espèce et sa survie. La grande différence entre l’animal Sapiens et les autres tient au fait que l’abstraction religieuse qu’est le capitalisme et notre foi naïve en lui nous fait contrevenir à notre survie pour privilégier les profits financiers des plus malins. Contrairement aux autres espèces, nous sacrifions ainsi sciemment notre environnement, empoisonnons consciencieusement notre nourriture, perdons lucidement notre vie à la gagner.

Anthropomorphisme et négationnisme

Aujourd’hui, en Occident, nous avons une relation névrotique aux autres animaux. D’un côté, nous les «humanisons», de l’autre nous les nions. Les animaux domestiques sont choyés, nourris de mets préparés à leur intention, soignés – il y a des psychiatres pour chats, des hôtels pour chiens. On leur donne des noms d’humains, on leur parle comme à des membres de notre espèce. Les animaux de boucherie, eux, sont dans leur majorité élevés dans les pires conditions, abattus avec cruauté, découpés et servis emballés sous vide, sans tête, sans poils, sans plumes, comme s’il s’agissait d’objets.

Réfléchir à notre relation aux animaux, c’est réfléchir à notre relation «à l’autre» et, in fine, à notre relation à nous même, à ce que l’on considère comme l’expression de notre humanité. C’est pourquoi ce débat crée tellement d’émois, pourquoi il est à ce point dérangeant, pourquoi il est si intéressant.

Morale et économie

Alors, que faire? Continuer à manger de la viande, devenir végane? Pendant des millénaires, nos ancêtres ne se sont pas posé ces questions. Ils chassaient, cueillaient, mangeant ce qu’ils trouvaient, passant probablement d’un régime carné à un régime végétarien en fonction des aliments disponibles. Ils étaient DANS la nature, pas au-dessus ni à côté. C’est l’avènement de l’agriculture qui a bouleversé cette corrélation. Depuis, la question se pose de manière à la fois économique et morale.

Il est toujours intéressant de débattre de morale. Partant du fait que le vivant se nourrit du vivant, quelles règles adoptons-nous? Qui et quoi peut-on manger, en quelles occasions? Qui peut nous manger? Il s’agit d’une réflexion philosophique et personne n’a tort ou raison en la menant. C’est là où les véganes et les antispécistes peuvent devenir agaçants: lorsqu’ils prennent des airs de nouveaux convertis touchés par la grâce, persuadés d’être supérieurs et reproduisant ainsi le comportement des spécistes les plus bas de plafond.

L’économie, elle, ne débat pas, progressant sans crise de conscience. Tel un rouleau compresseur, elle avance sans morale, sans éthique, pour elle-même. Elle nous est exogène, ne connaît et respecte que sa propre loi.

Docilité ou libre arbitre?

La question de notre alimentation est centrale. Aujourd’hui, c’est l’industrie agroalimentaire qui décide ce que nous mangeons. Et là, il ne s’agit plus de philosophie mais de politique. Sommes-nous d’accord avec cet état de fait? Acceptons-nous, ou pas, que d’autres décident ce qu’il y a dans notre assiette? Ceci tout en sachant que ce que l’on avale finit par nous constituer, en tout cas physiquement.

L’industrie agroalimentaire nous fait ingérer de la mauvaise viande, des mauvais légumes, des pesticides, des antibiotiques, des produits chimiques… Elle impose sa loi aux éleveurs et aux agriculteurs, fait disparaître les petits producteurs, éradique toute culture culinaire, nie les saisons, empoisonne les sols et les eaux.

C’est elle, avec ses complices de la grande distribution, de l’industrie chimique et des gouvernements, qui nous menace. Pas les véganes ni les antispécistes. Pas les amateurs de côte de bœuf ou de saucisson.

Avant de débattre philosophiquement, il y a une révolution à faire, dans nos assiettes, pour reprendre le pouvoir sur ce qu’elles contiennent.


Les poissons aussi

Ils n’ont pas de chance, les poissons. Ils vivent au fond de l’eau, n’ont pas de jolie fourrure à caresser, ne peuvent pas être promenés en laisse et ne font pas de bruit. Ils ne crient pas quand on les sort brutalement de l’eau, ils ne râlent pas en s’asphyxiant, ne poussent pas d’horribles cris de douleurs lorsqu’on les éviscère vivant.

En Suisse, on en mange environ 9 kilos par an et par personne, environ 75’000 tonnes par an. La moyenne mondiale, elle, est de 20 kilos par an et par personne.

Dans une tribune publiée par le quotidien français Le Monde du samedi 20 janvier dernier, le journaliste Frédéric Joignot écrit: «Nous exterminons entre 970 et 2740 milliards de vertébrés marins par an. (…) Une synthèse publiée en 2010 par la biologiste Victoria Braithwaite, Do Fish Feel Pain? (Oxford University Press, non traduit), nous le rappelle: même les poissons ressentent la douleur (…). Les poissons pêchés meurent dans des conditions atroces. La pêche au chalut les traque par le fond dans d’énormes filets où ils s’entassent par milliers, écrasés, blessés par les crustacés et les cailloux raclés au sol, les yeux sortis de leur orbite par la décompression. Puis ils sont jetés sur de la glace pilée où, asphyxiés, ils agonisent des heures tandis que les plus grands sont éviscérés vivants.»

Arrivé là, il y a bien quelqu’un qui va dire, goguenard: «Et les légumes jetés vivants dans l’eau bouillante?» Et il aura raison. Encore une fois, le vivant se nourrit du vivant. Et parmi les questions intéressantes à se poser, il y a: «Comment voulons-nous le faire? Dans quelles conditions?».


Notre série «Même pas peur!»

«Une sourde inquiétude au milieu de l’abondance» (1), par Anna Lietti

Une Egypte à genoux espère une aube nouvelle (2), par Doménica Canchano Warthon

Fanny Clavien: «Je suis fataliste!» (3), par Jacques Pilet

Kaboul-Kandahar, dans l’ombre des Talibans (5), par Florence Perret

Quand la peur devient une arme de gouvernement (6), par Jacques Pilet

8 peurs qui ne sont pas (forcément) justifiées (7), par Diana-Alice Ramsauer

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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