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Même pas peur (6)

Quand la peur devient une arme de gouvernement

T errible à dire: le terrorisme peut parfois servir à certains gouvernements. Celui de Manuel Valls en a usé et abusé. La France a été cruellement victime, avec 239 morts depuis 2015. Mais le premier ministre de François Hollande, au lendemain de l’attentat de Nice, a attisé la peur en affirmant que «le terrorisme fait partie de notre quotidien», en assurant que d’autres tragédies de ce type se reproduiraient «sûrement». Cette posture, pensait-il, renforcerait son autorité.

D’autres pays, dans l’est européen, brandissent la même menace alors qu’ils n’ont jamais été touchés. En créant la psychose, ils pensent trouver l’appui populaire. Quelle victoire pour les terroristes dont le but est précisément – le mot qui les désigne l’indique – de susciter la peur pour déstabiliser nos sociétés! 

La sensibilité à un même danger bien réel varie beaucoup d’un pays à l’autre. Certains se refusent à toute peur collective durable. L’exemple le plus frappant: l’Espagne ou plus précisément la Catalogne. Les 17 et 18 août 2017, deux attentats faisaient 15 morts et 130 blessés à Barcelone. Un véhicule-bélier avait foncé sur la foule. Les auteurs sont de jeunes djihadistes islamistes nés et grandis dans cette ville. L’émotion a été grande pendant quelques jours. Puis le sujet n’a plus guère été évoqué. Sur place, aujourd’hui, personne ne semble craindre que l’horreur se répète. Les autorités ont pris quelques mesures de sécurité. C’est tout. 

Lorsque l’on pose aux Catalans la question de leur attitude face au terrorisme, face à l’immigration musulmane, on est surpris: ils n’en font pas un drame. Un journaliste local nous l’expliquait ainsi: «Avec la crise autour de l’indépendance, on a autre chose dans la tête. On ne pense pas à ça.» 

La peur n’écarte pas le danger

En France en revanche, ces deux thèmes, liés à tort ou à raison, ont dominé le débat politique pendant des années, depuis l’attentat contre Charlie-Hebdo (le 7 janvier 2015). Tout un pan de la droite et de l’extrême-droite s’en sont servis pour attaquer le gouvernement Hollande. Non sans quelques arguments: il est avéré aujourd’hui que les services de renseignements et de police ont en partie failli dans leur tâche de prévention. Mais avec la montée surprenante de Macron qui n’a guère abordé ces sujets dans sa campagne, voilà que la peur s’estompe. Les Français, eux aussi, ont «autre chose en tête». Les clientes et clients qui avaient évité pendant plusieurs mois de se rendre dans certains grands magasins potentiellement visés ne craignent plus d’y flâner. 

Certes, l’inquiétude à propos du retour des djihadistes qui pourraient rentrer de Syrie et d’Irak est réelle du côté de la police, mais elle ne se manifeste guère dans la population. Tant qu’aucun attentat de cette provenance ne survient… Peu à peu l’idée progresse que la peur n’écarte nullement le danger. Des mesures efficaces, prises à froid, sont sans doute plus utiles que les manifestations de rues en souvenir des victimes. 

Les cas le plus caricaturaux de l’usage de la peur par le pouvoir se trouvent à l’est. Le Premier ministre hongrois Orban ne cesse de discourir sur le danger sécuritaire représenté par les immigrés. Alors même que ceux-ci sont très peu nombreux dans le pays et n’y ont jamais commis le moindre attentat. L’an passé, il en a été admis 1300 sous la pression de l’UE, en douce, sans aucune information officielle. 

La part belle aux grandes-gueules

Le président tchèque Zeman doit sa toute récente réélection, outre à ses diatribes anti-européennes, à ses propos xénophobes et alarmistes. Depuis deux ans, les médias contrôlés par le pouvoir brandissent la menace terroriste en la liant à l’immigration honnie… et inexistante dans ce pays!

La Pologne qui refuse aussi obstinément d’accueillir des réfugiés nourrit une peur quelque peu différente. On y parle moins de terrorisme mais beaucoup de la menace que les musulmans feraient peser sur l’identité hyper-catholique de ce pays. A noter que dans la foulée, l’antisémitisme qui y a de vieilles racines se manifeste à nouveau plus ou moins ouvertement. Comme ces jours-ci, à travers une polémique déclenchée par le gouvernement qui, à propos de l’Holocauste, interdit l’appellation de «camps de la mort polonais». 

Tout se passe comme si, dans notre vieille Europe prompte à l’inquiétude, les peuples avaient besoin, de temps à autre, ici ou là, de grandes émotions collectives. Changeantes selon les circonstances et les manipulations. Frissons et pâmoisons. La trouille sert bien les démagogues. Elle fait grand bruit et ne mène nulle part. Sinon vers des durcissements policiers qui menacent les libertés individuelles. A cela il faut ajouter bien sûr que la plupart des médias entrent sans retenue dans le jeu des tireurs de ficelles et savent créer eux-mêmes les shows de la frayeur. Pour mieux vendre? Beaucoup le croient, est-ce si sûr? Pour chauffer la soupe quotidienne des infos? Sans doute. Il est si bon de sentir en soi le trouillomètre grimper avant de redescendre avec le temps. Sans conséquence. Sinon celle de distraire d’autres réalités que le sujet du jour. Sinon celle de faire la part belle aux grandes-gueules politiciennes en chasse d’électeurs inquiets. 


Notre série «Même pas peur!»

«Une sourde inquiétude au milieu de l’abondance» (1) par Anna Lietti

Une Egypte à genoux espère une aube nouvelle (2), par Doménica Canchano Warthon

Fanny Clavien: «Je suis fataliste!» (3), par Jacques Pilet

Ces poules mouillées qui ont peur des véganes (4), par Patrick Morier-Genoud

Kaboul-Kandahar, dans l’ombre des Talibans (5), par Florence Perret

8 peurs qui ne sont pas (forcément) justifiées (7), par Diana-Alice Ramsauer

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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