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Culture / Une série suédoise «de rêve», ou le paradis des illusions


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Sous les dehors trompeurs d’une satire acide, la série suédoise «30° en février», à voir sur ARTE est une fresque humaine très détaillée où le regard critique le plus vif n’exclut pas une exceptionnelle empathie. Et si les paumé(e)s qui rêvent d’une vie meilleure en Thaïlande étaient nos sœurs et frères humains? Chiche…



Prenez une brochette de bipèdes plus ou moins cabossés par la vie: Majlis la quasi sexa à long nez que fascinent les poissons de grand fond, tyrannisée par son mari Bengt, ancien pilote de ligne en chaise roulante, puant de méchanceté et ne pouvant se passer d’elle; Glenn le prolo plouc blond suant et mal dans sa couenne de bientôt quadra en surpoids, rêvant de se trouver une femme qui lui donne plein de kids pour lui faire oublier le drame de sa propre enfance; Kajsa la quinqua larguée à Stockholm par son jules avec deux filles, l’ado Joy et la petite Wilda, qui rachète un groupe de bungalows au nom prometteur de Happiness; et Chan son voisin et rival, beau macho thaï revenu d’un long séjour de Suède où il vendait des nouilles, mal reçu au retour par sa femme et son fils Pong auquel il a tant manqué que le garçon a sombré dans la dope…

Aux quatre adultes suédois mal barrés, flanqués du Thaï revenu de ses espérances nordiques, ajoutez une famille de «locaux» dont la fille, prénommée Dit, a elle aussi été abandonnée deux fois par ses compagnons avec son petit garçon, restant avec ses parents alors que son frère Kran se livre à la prostitution à Phuket en «ladyboy» exploitée par un maquereau…suédois. 

Et enfin, pour la pureté du regard qui éclaire toute la série, n’oubliez pas les enfants, entre sept (Wilda) et à peu près dix-sept ans (Joy et Pong), qui seront témoins autant qu’acteurs du désastre et des embellies des dix épisodes de la première saison de 30° en février

Voilà pour le «casting» sur papier, dont l’incarnation en 3D me semble une réussite totale, à croire que les personnages ont été moulés sur les acteurs… 

Rêve exotique et tourisme sexuel, mais encore?

Il y a quelques années, le réalisateur autrichien Ulrich Seidl proposait, dans un triptyque intitulé Paradis, un aperçu, à sa terrible manière de réaliste «panique», des tribulations d’un groupe de femmes autrichiennes entre deux âges, débarquant au Kenya pour apaiser leurs frustrations affectives et sexuelles. Relevant presque du documentaire social, le film sarcastiquement sous-intitulé Amour, comme pour accentuer l’absence totale d’amour qui y régnait, avait cependant quelque chose de touchant dans son approche très physique de la misère sexuelle aux pitoyables épisodes de non-rencontre, tel ce pauvre strip-tease d’un jeune Noir se tortillant devant trois «clientes» empêtrées dans leur gêne rigolarde. Bref, c’était affreux quoique plus vrai que nature… 

Film d’auteur, Paradis modulait le regard et la patte d’un auteur remarquable et déjà remarqué par Import/Export et Amours bestiales, où il évoquait déjà des femmes et des hommes un peu perdus dans l’épaisseur glauque du réel et leur recours au sexe, aux animaux de compagnie ou au rêve kitsch, en tirant du moins une espèce de beauté de pas mal de laideur, comme le peintre réaliste Lucian Freud quand il magnifie le «quotidien».

Surtout, Ulrich Seidl, devant ce que les critiques marxistes de sa génération appelaient «l’aliénation du monde capitaliste», marquait la différence entre ceux qui «dénoncent» ou «démontrent» et ceux qui montrent; et telle est aussi la position des auteurs de 30° en février, qui me semble rejoindre l’éthique artistique de Tchekhov estimant qu’un écrivain ou un artiste n’a pas besoin d’ajouter un sous-titre moral à un roman, un tableau ou un film, la représentation honnête de la réalité suffisant à l’appréciation critique de celle-ci.

Comme on s’en doute, nos amis suédois ne font pas plus l’apologie du tourisme sexuel qu’ils ne se complaisent à célébrer les couchers de soleil à Phuket et environs, mais ce qu’ils montrent ne relève pas pour autant de la démonstration édifiante ni de la dénonciation politique, leur propos «moral» étant plutôt de saisir ce qu’il reste de bon et de brave chez chacune et chacun malgré les dégâts multiples de ce que Montaigne appelait l’«hommerie», etc.

Au piège des sentiments

Le moins qu’on puisse dire est que la série suédoise ne fait pas dans la dentelle des sentiments, avec des situations relationnelles frisant souvent l’atroce; et pourtant c’est bien par la tendresse, l’amour où on ne l’attendait pas et le «bon fond» des individus que ceux-ci échappent à la haine et à ses violences. S’il y a meurtre à un moment donné, c’est par accident, et s’il y a combines ou arrangements parfois sordides entre nantis et plus démunis, c’est que la relation, faussée à la base par le tourisme, où la dignité est bafouée par le pouvoir de l’argent, suscite le mensonge et la ruse, la dissimulation et le double jeu par nécessité de survie.

Or tout cela ne fait pas l’objet d’un «discours», mais est vécu par des gens qui, au fil de la série, évoluent. A cet égard, alors même que le «ressenti» des femmes constitue l’élément dominant de la narration, l’évolution de Glenn, le bidochon mal aimé, maladroit et traînant ses douloureux souvenirs d’enfance, qui rate même son suicide avant de tomber amoureux d’une femme qui n’en est pas tout à fait une, relève du miracle de tact, de la part des auteurs, sans parler du formidable acteur tenant ce rôle. De la même façon, c’est à fleur de sensibilité qu’évoluent les jeunes personnages, de Joy, l’adorable ado au redoutable regard porté sur les errances de sa mère, à Pong son boyfriend aussi pur et doux qu’elle et sa petite sœur, Wilda, elle aussi à vif du point de vue émotionnel.

Aussi, l’empathie de la série est totale en ce qui concerne les personnages thaïlandais, pas plus idéalisés que les autres, le personnage de Kran, le garçon-fille, ayant la consistance d’une puissante figure romanesque quasi balzacienne dans son mélange de rouerie cynique et, finalement, d’amour sans calcul.

Le feuilleton, entre détracteurs et «fans» à la Jaccottet

Bien entendu, vous qui ne jurez que par Marcel Proust et Marguerite Duras, vous ferez la moue et me taxerez de complaisance envers un produit de la sous-culture populaire, les séries télé relevant à vos yeux de l’industrie du divertissement juste bonne à formater des stéréotypes de feuilletons, et vous aurez à moitié raison.

A moitié, car l’inventeur du roman à visée universelle, en la personne de Balzac, fut d’abord un fabriquant pléthorique de feuilletons, comme un Georges Simenon après lui, et que nombre d’auteurs contemporains, de Doris Lessing à Margaret Atwood, ou de Duras elle-même à Fellini, se sont intéressés aux «genres» dits inférieurs, alors même que des réalisateurs de haut vol commençaient à signer des séries télévisées de qualité croissante, à commencer par David Lynch avec Twin peaks. Enfin qu’on se rappelle qu’un Philippe Jaccottet, si exigeant et raffiné dans ses jugements, raffolait de Downton Abbey… 

Pour l’autre moitié du jugement, l’on admettra que 30° en février ne fait pas vraiment le poids à côté du très feuilletonesque Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, et que sa première saison, finissant en happy end évidemment téléphoné, nous aurait amplement suffi. N’empêche: la «touche humaine» de la série suédoise, autant que ses qualités d’élaboration et sa sympathique «philosophie», la rattachent aux meilleures productions du genre. Or il n’est que d’y aller voir pour en  juger, sur pièce…


«30° en février», créée par Anders Weidemann, deux saisons à voir sur ARTE.

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