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Culture / L’homme qui a vu l’ours avant que celui-ci n’enrage


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Plus encore qu’un roman, brillantissime, «sur Poutine», «Le Mage du Kremlin» de Giuliano da Empoli est un parcours du labyrinthe de l’âme russe et une réflexion pénétrante sur le pouvoir et la mutation de nos sociétés, modulée par la voix d’un personnage énigmatique et visionnaire, dont le plaidoyer final pour la simple vie contraste avec sa trajectoire aventureuse de conseiller du Tsar...



La lettre Z pourrait être dite, par effet quasi subliminal, l’initiale du Mage du Kremlin, renvoyant à la fois au grand écrivain Evguéni Zamiatine et à l’emblème militaire désormais associé à l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. 

D’emblée, cependant, celle ou celui qui entre dans ce roman devrait «oublier» la guerre qui se déchaîne actuellement en Ukraine et les innombrables analyses et autres expertises qui prétendent en démêler les tenants et les responsabilités, car il s’agit ici d’autre chose: il s’agit de littérature. 

Non pas que Le Mage du Kremlin soit une fiction détachée de la réalité relevant de «l’art pour l’art». Pas du tout. Mais Giuliano da Empoli, connaisseur de géopolitique autant que de littérature et de psychologie humaine (je l’imagine volontiers lisant Le Prince de Machiavel ou Le voyage en Russie du marquis de Custine au coin du feu…) n’a pas choisi la voie et les voix du roman par hasard, et ses multiples allusions à la littérature russe, et aux rapports des écrivains russes avec le pouvoir (de Dostoiëvski à Soljenitsyne, et avant celui-là ou après celui-ci) ne sont pas fortuites non plus.

Ainsi, et dès ses premières pages, annonce-t-il la «couleur» en rapprochant deux personnages emblématiques du Grand Jeu en cours, à savoir le Poète en observateur critique du pouvoir (Evguéni Zamiatine) et le Politique à l’exercice (Staline), deux joueurs d’échecs aux dotations combien inégales, deux «artistes » à leur façon… 

Mais pourquoi Zamiatine? D’abord parce que le premier narrateur du Mage du Kremlin, universitaire occidental qu’on imagine le double de l’auteur, s’est passionné pour l’auteur de Nous (parfois traduit en Nous autres), chef-d’œuvre du Russe publié en 1920, jusqu’à l’obsession: «Nous ne décrivait pas que l’Union soviétique, il racontait surtout le monde lisse, sans aspérités, des algorithmes, la matrice globale en construction et, face à celle-ci, l’irrémédiable insuffisance de nos cerveaux primitifs. Zamiatine était un oracle, il ne s’adressait pas seulement à Staline: il épinglait tous les dictateurs à venir, les oligarques de la Silicon Valley comme les mandarins du parti unique chinois». 

Si le premier narrateur du Mage du Kremlin est ce passionné de littérature aux vues larges, qui débarque à Moscou pour y poursuivre ses recherches sur Zamiatine, le nom de celui-ci, via les réseaux sociaux, va le faire rencontrer un certain Nicolas Brandeis, qu’il se représente en étudiant geek, et qui n’est autre, en réalité, que Vadim Baranov, l’ancien conseiller de Poutine disparu depuis quelque temps et qui lui donne rendez-vous pour lui révéler «quelque chose» à propos, précisément, de Zamiatine. Ainsi le «mage du Kremlin» devient-il le second et principal narrateur du roman de Giuliano da Empoli…

Un récit emboité genre poupées russes…

Autre «mise en abyme» du roman: ledit Vadim Baranov, dans le roman, représente clairement le double littéraire de Vadislas Sourkov, ancien conseiller de Vladimir Poutine, qualifié d’éminence grise à la Raspoutine et qui aura bel et bien joué un rôle notable dans l’accession au pouvoir du favori de Boris Eltsine.

De la même façon, sans faire jamais ami-ami avec Poutine – les deux hommes sont de nature trop différentes –, le Baranov du roman aura été le témoin privilégié de l’évolution du futur «Tsar», issu lui-même de la nouvelle génération des années 90 et mêlé de près à la première campagne électorale et à l’évolution du pouvoir, proche des oligarques les plus influents et restant cependant à l’écart des «hommes de la force».

A remarquer alors, pour dissiper tout malentendu, que Le Mage du Kremlin n’est pas plus une défense complaisante de Poutine qu’une chronique à charge ou une satire du régime actuel. A l’opposé de ceux qui jugent celui-ci de l’extérieur, le romancier en explore les dedans par le truchement d’un de ses acteurs, dont l’ambiguïté est à la fois la faiblesse et la force. 

Amorçant son récit dans sa datcha pourvue d’une magnifique bibliothèque de famille, avec l’évocation haute en couleurs de son grand-père juriste, Russe à «l’ancienne» passionné de chasse et de lecture, Baranov retrace le parcours de trois générations à travers le XXème siècle, avec un père proche de la Nomenklatura dépossédé de ses privilèges (essentiels en Union soviétique autant qu’en Russie tsariste, note-t-on au passage, et plus encore que l’argent qu’on claque!) par Gorbatchev et sa Perestroïka. 

Vadia lui-même, dont son paternel espérait faire un diplomate, choisit la voix opposée dans la bohème théâtrale et l’effervescence culturelle des années 90, la nouvelle télévision dont il sera l’un des producteurs en vue, parallèlement à la montée en flèche des jeunes investisseurs surfant sur la vague du nouveau capitalisme russe, futurs oligarques dont son ami Mikhaïl (le célèbre Khodorkovski) sera le plus brillant avant d’être sacrifié par le Tsar…

Vadim Baranov lui-même est moins intéressé par l’argent que par l’aventure, et c’est ce qui le fera accepter, sur l’insistance de Boris Berezovsky, propriétaire milliardaire de la première chaîne nationale qui a parié sur un certain Vladimir Poutine, de devenir le conseiller (très) particulier de celui-ci. 

Les lecteurs curieux de vérité «historique» pourront faire la part, en se documentant, de la réalité des faits et de la fiction, et notamment en ce qui concerne les relations du vrai Sourkov et de Khodorkovski, dont le romancier fait ici un rival amoureux de Vadia auprès de la craquante Ksenia, beauté russe du genre «fatal» dont la silhouette romanesque culmine dans le kitsch diapré – plus «nouvelle Russie» tu meurs…

Et l’Ukraine là-dedans?

Si Le Mage du Kremlin n’est pas essentiellement un roman «sur Poutine», et si l’invasion désastreuse de l’Ukraine ne fait pas partie du récit de Baranov, celui-ci n’en aborde pas moins explicitement les tenants de celle-ci, et l’on sent, dès la reprise en mains de la question tchétchène, que la détermination implacable du «nouveau» Poutine qu’il a soutenu ne laisse de l’inquiéter. En outre, le conseiller se distingue des «hommes de la force» qui entourent le Président en voie de «tsarisation», mais il participera bel et bien à la politisation des bandes de «loups» motorisés qui seront appelés à résister aux «nazis» ukrainiens. 

Cela étant, Vadim Baranov reste un patriote russe très critique à l’égard des Occidentaux, et plus particulièrement des Américains, rappelant la scène humiliante d’un Bill Clinton se moquant ouvertement de Boris Elstine devant les caméras du monde entier, et stigmatisant le soutien secret aux forces anti-russes en Ukraine depuis la «révolution» de Maïdan, qu’il assimile à un coup d’Etat.

Au demeurant, son récit ne nous intéresse pas tant par son opinion sur Poutine et l’évolution de son autorité, dont on le sent s’éloigner avant que le Tsar ne l’écarte avec dédain, que pour son portrait de ce qu’on peut dire «l’âme russe» en ses ombres et lumières, particularités souvent ignorées ou mal comprises des Occidentaux mais plus familières aux lecteurs des auteurs russes de Gogol à Tchekhov (à moitié Ukrainien) ou de Gorki à Zamiatine et tant d’autres. 

Comme un retour à la vraie vie…

Les cinquante dernières pages du Mage du Kremlin marquent à la fois la défection de celui-ci, ironiquement amorcée par son «triomphe» dans la mise en scène des jeux olympiques de Sotchi que lui a confiée le Tsar, et son émancipation intérieure, son éloignement des «hommes de la force» dont il constate qu’ils n’ont «contribué en rien à la beauté du monde», et sa lucidité accrue sur celui qu’on pourrait dire «l’homme de pierre».

«Au cours des années, constate Baranov à la fin de sa longue remémoration nocturne, le Tsar avait repris avec patience les fils de l’histoire russe pour essayer de lui donner une cohérence. La Russie d’Alexandre Nevski, la Troisième Rome des patriarches, celle de Pierre le Grand, la Russie de Staline et celle d'aujourd’hui. En cela résidait la grandeur de Poutine, mais il avait ensuite cédé à la tentation de trouver, dans la continuité de la force, la trame qu’il cherchait», et le «mage» de rapporter alors cette «intrigue dénuée de lumière» à la réalité des assassinats réitérés de la police des tsars, de la Tcheka et du KGB, puis du FSB de l’espion Poutine. Avec ce trait foudroyant sur le regard du Tsar: «il n’y avait rien d’européen dans ce regard, rien de doux. Seulement la détermination d’une nécessité qui ne tolère pas d’entraves»… 

De son côté, fort de sa position de metteur en scène des jeux olympiques, Vadia intervient pour la libération de son ami Khodorkovski, bientôt effective, mais on le sent déjà ailleurs, on pourrait dire «du côté de la vie», auprès de sa Ksenia retrouvée.

Au début de cette nuit extraordinaire, Baranov, tirant un trait sur sa carrière de concepteur de reality-shows, déclarait à son interlocuteur: «Croyez moi, il n’y a pas de pari plus grand que de se réveiller le matin, prendre son café et accompagner sa fille à l’école». 

Et ce sera, de fait, la rédemption de cet homme de l’ombre que la lumière d’un enfant. Cependant qu’on n’imagine pas un happy end trop sirupeux, car s’il en vient à reconnaître l’inappréciable prix de la «vraie vie» personnelle et privée, comme l’a célébrée un Vassili Rozanov dans les années de pire tourmente, il voit aussi advenir le monde de Zamiatine et des robots-dictateurs: «Dès à présent, la perfection de la machine est devenue l’idéal de milliards d’hommes qui se battent pour se fondre toujours plus dans le flux de la technologie». 

Du moins sa petite fille est-elle là, dont la présence fragile et forte à la fois le terrifie à l’idée de la perdre, et qui lui apprend «des choses», comme de réapprendre à vivre...


«Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli, Editions Gallimard, 279 pages.

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