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Chronique / in#actuel

La Méditerranée réenchantée

S 'ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

Picasso, l’atelier du Minotaure au Palais Lumière à Evian, Picasso Lever de rideau, l’arène, l’atelier, l’alcôve au Musée Jenisch à Vevey, Picasso Donner à voir au Musée Fabre à Montpellier. Et l’on pourrait continuer longtemps l’énumération des expositions de l’été dédiées au peintre espagnol, dont cette année marque le 45e anniversaire de la mort. C’est donc tout naturellement qu’il nous faut consacrer cette première chronique de rentrée au Malaguène, qui plus est au mitan de l’été comme l’on dit, ici, dans le Midi. Car s’il y a un Picasso sombre, hanté, tragique, celui de Guernica, de la Nature morte au crâne de bœuf et bien sûr des toiles torturées de la fin, il y a aussi un Picasso solaire, même s’il s’agit souvent du «soleil noir de la mélancolie». C’est ce Picasso méditerranéen, celui de La joie de vivre et du Grand vase aux danseurs et aux musiciens que j’aimerais évoquer ici en m’appuyant sur le magnifique ouvrage récemment paru d’Annie Maïllis, Pablo Picasso Françoise Gilot. La Méditerranée réenchantée. Livre d’autant plus précieux que l’auteure est une amie de celle qui fut la compagne du peintre.

La joie de vivre (détail) © Musée Picasso Antibes

Si, comme le disait le critique d’art Florent Fels, qui connut Picasso au temps du Bateau-Lavoir, Fernande Olivier, sa première compagne, est la femme dont la carnation lui inspira la période rose, de même, c’est le sourire de Françoise Gilot, la Femme fleur, qui illumine les années d’après-guerre du peintre, marquant un incontestable renouveau dans son œuvre. Ils se sont rencontrés en 1943; elle a 22 ans, lui en a 62. Picasso lui demande de partager sa vie. Non sans réticence, elle cède. Leur union, pour le meilleur et pour le pire, va durer dix ans. Le meilleur: la fréquentation d’un génie, les leçons que Picasso donne à la jeune femme, elle-même peintre, ainsi qu’elle le raconte dans son livre Vivre avec Picasso, la naissance de leurs deux enfants, Claude et Paloma. Le pire: la cruauté dont peut faire preuve l’Espagnol avec ses proches, son égoïsme forcené, ses caprices quotidiens. Ce qui conduit Françoise Gilot à quitter son compagnon en 1953 – établie à New York, elle y poursuit aujourd’hui encore sa carrière d’artiste.  


Les «années Françoise»

Je l’ai dit, pour Picasso, les «années Françoise» constituent une période de renouveau et de retrouvailles. Retrouvailles avec la Méditerranée après Paris et les heures sombres de l’Occupation. Si, avant-guerre, il a fait de fréquents séjours à Antibes et à Juan-les-Pins, cette fois il tourne le dos définitivement à Paris. Et c’est en compagnie de Françoise qu’il s’installe – campe plutôt – au château Grimaldi d’Antibes, peignant sur tout ce qui lui tombe sous la main. Et c’est notamment la sublime Joie de vivre (1946). Pastorale presque naïve où, sur fond de Grande Bleue, un centaure et des faunes donnent la sérénade à une jeune femme dansant. Toujours et encore la mythologie, mais heureuse, dira-t-on. Où le Minotaure, qui hante l’œuvre des années 1930 – je pense à la Suite Vollard – cède la place aux nymphes espiègles et aux faunes joueurs de diaule.

Minotaure caressant une dormeuse de la Suite Vollard, 1933 Musée Jenisch Vevey © Succession Picasso


C’est également durant cette même période que Picasso – qui, entre-temps, s’est installé à la villa La Galloise au-dessus de Vallauris – s’initie à la céramique. Là encore, il se montre virtuose. En témoignent les grands vases à décors mythologiques ou la série de plats célébrant la nourriture méditerranéenne, Composition aux deux poissons, Composition au melon. Et puis il y a le thème de la corrida, que l’artiste espagnol ne cesse de magnifier par la céramique, le dessin et la gravure, comme avant lui Goya.

Plus encore que la manifestation d’un afición, de la part de Picasso, assister à la corrida en Arles ou, ici, à Nîmes, en compagnie de Jean Cocteau, Georges Bataille, Francine Weisweiller, représente un acte de résistance face au régime de Franco qui tente de l’imposer en fiesta naciónal. Ainsi, dès 1946, Picasso adhère-t-il, ce que l’on ne sait pas toujours,  au Club taurin de Paris, qui compte parmi ses membres nombre d’anti-franquistes, Char, Masson, Camus, Sartre. Au reste, c’est au cours d’une fête taurine, organisée à Vallauris en 1954, que François Gilot, à cheval, en caballera, fera solennellement ses adieux à Picasso après un ultime tour de piste.


L’homme au mouton, Vallauris © DR

Sur la petite place du Marché de Vallauris, vision de L’homme au mouton dominant les étalages colorés des marchands. Rarement œuvre plastique ne s’est pareillement accordée au spectacle baroque du monde que ce grand bronze de Picasso. Figure archaïque, quasi biblique, saint votif, sorte de divinité tutélaire semblant présider au commerce des primeurs, de la marée et de la triperie. Une vieille marchande a déposé une corbeille de légumes à même le socle de la sculpture, au pied de L’homme au mouton. Toujours renouvelé, le geste inlassable et immémorial – mais est-il tellement involontaire ici? – de l’offrande sacrée.

Picasso Lever de rideau l’arène, l’atelier, l’alcôve, Musée Jenisch Vevey, jusqu’au 7 octobre.


Annie Maïllis, Pablo Picasso Françoise Gilot. La Méditerranée réenchantée, Odyssées,  2018

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