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SÉRIE MÉDIAPORAMA (4) – DécadréE

Un web-journal pour contrer le sexisme médiatique

A nti-féministes s’abstenir: «DécadréE» est un web-journal anti-sexiste qui en a marre des constructions hiérarchiques liées aux sexes, présentes dans la société et qui se bat pour un traitement plus égalitaire dans les médias. Un journal très inflexible sur ce premier postulat; en revanche très ouvert aux multiples représentations du féminisme. Valérie Vuille, fondatrice du journal et de l’association liée, nous parle de son engagement médiatique.


Vous avez entendu parler de «crise de la presse» ces derniers mois? Nous aussi. Si la concentration de l’info en quelques groupes médiatiques est une réalité, et si la remise en cause des modèles économiques traditionnels représente aujourd’hui un débat primordial, il n’est en revanche pas utile de s’apitoyer sur son sort en matière de diversité. Passons un grand coup d’essuie-glace sur notre pare-brise embué et regardons: des projets audacieux se faufilent un peu partout dans notre paysage médiatique encombré. Bon pour la tête s’est penché sur quelques-uns d’entre eux dans sa série «Médiaporama». 


Chez DécadréE, on s’exprime sur tout: culture, économie, politique. Mais toujours sous un même angle, celui de la perspective «genre». C’est-à-dire? «Une réflexion sociale sur la manière dont la société est divisée et hiérarchisée selon le sexe, l'orientation sexuelle et l'identité de genre», explique Valérie Vuille, Présidente et fondatrice de l’association DécadréE et de son web-journal du même nom. L'un de ses derniers articles est une critique du film Call me by your name, une histoire d'amour entre deux hommes. Elle y détaille notamment la place des personnes LGBTQIA* (Lesbian, Gay, Bisexual, Transsexual, Queer, Intersex, Asexual), dans l'industrie du film. Un autre papier pose la question de la compatibilité entre hip-hop et féminisme. Un autre encore, retrace l'histoire de l'inventeur du «spéculum», cet outil d'examen gynécologique.

Claque au sexisme

Lorsqu’on lui demande si la remise en question du paradigme féministe de base ne serait pas nécessaire pour ouvrir le débat, Valérie répond que l’anti-féminisme a déjà sa place un peu partout dans la société; pas besoin de lui donner une voix supplémentaire. L’équipe de rédaction – à majorité féminine – s’attache alors plutôt à dépeindre la diversité des angles féministes sur une question: confronter les avis à l’intérieur d’une même branche (anti-sexiste) apporte un débat qui peut parfois aller plus loin que la polarisation utilisée dans la méthode «une personne pour vs une personne contre». Le postulat du média ne ment d’ailleurs à personne: DécadréE est un web-journal engagé, militant. «Les personnes qui nous lisent sont souvent déjà acquises à la cause», précise Valérie.


Valérie Vuille décrit le choix éditorial de DécadréE de ne pas remettre en question les fondements et la base féministe  


«Aujourd’hui, le féminisme est la norme. Même s’il est parfois purement marketing ou politique», avance Valérie. «C’est un peu comme l’écologie: personne n’osera vous dire qu’il ou elle ne recycle pas. Pourtant, c’est loin de refléter la réalité.» Dans ce genre de cas, il s’agit donc d’un féminisme proclamé et non forcément «vécu». «Cette manière de faire n’est pas obligatoirement volontaire. Je pense juste que les gens n’ont pas toujours les outils pour avoir une réflexion complète. C’est aussi notre rôle d’ouvrir le débat.»

Vent de féminisme

Le débat, depuis environ une année, on a pourtant parfois l’impression qu’il est ouvert. De manière béante même. Et pas toujours en des termes constructifs d’ailleurs. «C’est vrai qu’il y a une effervescence aujourd’hui. On a l’impression que la question du féminisme a été découverte il y a à peine une année. C’est évidemment faux. Néanmoins, aujourd’hui, on remarque une différence entre les réactions d’avant et d’après #metoo. Et cela est positif!» 

Il faut dire que cette diplômée d’études «genre» et ancienne pigiste à La Liberté fait également des formations dans les écoles de journalisme sur la question du traitement médiatique des violences sexuelles. «La première et la deuxième fois que nous avons mené ce débat, il y avait des personnes qui estimaient qu’il était inutile d’en parler ou qui ne voyaient pas l’intérêt de ce genre de démarche. Lors de cette troisième édition, nous avons néanmoins eu l’impression qu’il y a eu une évolution dans les mentalités.»

Un chef, une cheffe

Si pour certains l'harmonisation féministe de la pensée peut être néfaste, ce n’est pas du tout l’avis de Valérie Vuille, qui se bat pour une évolution progressive des habitudes. D’ailleurs, le traitement des agressions sexuelles dans la presse lui fait encore régulièrement pousser des pustules. Elle se réjouit néanmoins que de plus en plus de médias développent des analyses complètes sur la question et surtout, renversent certains réflexes, comme le refus de féminiser les métiers (un chef, une cheffe, etc.). Et dans quelques années, quand la pratique féministe sera répandue, que deviendra le web-journal DécadréE? «Il ne disparaîtra pas. Il y aura toujours besoin de sensibilisation. Il faudra continuer la transmission des pratiques non-sexistes. Mais le travail changera peut-être un peu et on ne peut que s’en réjouir.»


Valérie Vuille décrit un article qui l’a particulièrement choquée

   


La série Médiaporama

(1) La Torche 2.0 - Le rire face à la moralisation ambiante

(2) Le Journal d’à peu près 7:30 - Le «metamedia» d’à peu près troisième degré

(3) Slash média - L’écho bobo-gaucho d’une génération

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