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DOSSIER DECROISSANCE

Le déchet, ou l’histoire d’un déni

I l y a un geste que l’on fait tous les jours, sans s’en rendre compte et parfois même avec bonne conscience: celui de jeter. Que ce soit mettre à la poubelle, recycler ou évacuer, nous avons toutes et tous (ou presque) appris à adopter les bons réflexes pour devenir des écocitoyens-nes modèles. Et si le fait d’être un «bon petit soldat vert du développement durable» était en réalité anti-écologique?

Non, l’humain n’a pas toujours «jeté». Ce geste quotidien est même très récent en réalité. C’est ce qu’explique Baptiste Monsaingeon dans son éclairant ouvrage Homo Detritus, à lire ou à relire en ces temps tumultueux de préoccupation climatique. Bien longtemps, nous cohabitions avec ce que nous appelons aujourd’hui des déchets: il s’agissait de ressources ou d’éléments accompagnant notre vie. «Il n’y a pas d’'en soi' du déchet», écrit le chercheur. Le rebut n’est rien d’autre que «le produit d’un geste».

«Tout-au-trou», «tout-à-l’égout»

Si l’humain a de tout temps agencé sa vie selon diverses règles de vivre-ensemble, la tendance à l’ordre, à la catégorisation et à l’organisation sociale s’accentue autour du 19e siècle, notamment avec l’ère industrielle. «La saleté est une offense contre l’ordre. En l’éliminant, nous n’accomplissons pas un geste négatif; au contraire, nous nous efforçons, positivement, d’organiser notre milieu. Autrement dit, le nettoiement est un acte de fabrication du social, plus qu’une réaction au danger symbolique qu’il représente», précise le chercheur. Définir ce qui est «déchet» et ce qui ne l’est pas devient ainsi un acte fondateur de nos sociétés, au-delà des questions de santé publique.

Les politiques publiques convergent toutes vers un objectif: éliminer et cacher le rebut. Les excréments dans les égouts hors de vue; les ordures dans les poubelles (le nom vient d’ailleurs d’un préfet parisien hygiéniste du 19e siècle); nos résidus métalliques, plastiques, en verre moderne dans de grandes fosses; les surplus de ce que l’on ne veut plus, qui a été utilisé, dont on ne sait plus quoi faire, dans les océans, en attendant que le temps fasse son effet. «C’est comme si nous préférions rester aveugles à ces ombres incommodantes de la civilisation», écrit Monsaingeon. Mettre à la poubelle, fermer le couvercle et ne plus y penser.

Prise de conscience ratée: l’écologisation de l’économie

Coup de théâtre au milieu du siècle dernier. Les scientifiques découvrent avec stupéfaction l’ampleur de la situation. Repousser ce que l’on ne veut plus «hors de nous», loin de nos lieux sociaux comporte des limites. Nous sommes d’ores et déjà submergés. Certains postulent alors un changement radical de philosophie, mais ceux qui l’emportent sont les «environnementalistes». Pour eux, les déchets doivent être vus comme une chose à organiser, à gérer, à «manager». Ainsi, au lieu de créer une «écologisation de l’économie», c’est-à-dire remettre en cause la conception et la production du déchet, les autorités appliquent une stratégie de «mise en économie de l’environnement» que l’on peut résumer par «la bonne gestion des déchets et aussi celle qui est rentable». Et c’est là que le citoyen responsable (et culpabilisé) entre en scène.

Le déchet ou le cheval de Troie du «waste managment»

«Pour le valeureux soldat de l’armée verte, pour l’écocitoyen, il reste possible, moralement acceptable, d’acheter une bouteille d’eau minérale, car si elle est bien jetée, elle sera recyclée.» Cette réflexion a été intégrée par bon nombre de gens dans nos sociétés occidentales. Ainsi, «sous couvert d’un argumentaire orienté vers la protection de l’environnement, bien jeter est devenu un moyen pour pouvoir continuer à (mieux) consommer.»

Illustration du propos. Le groupe Coca-Cola s’est par exemple engagé à un monde sans déchets d’ici 2030. Pourtant, selon les découvertes de Cash investigation en 2018, dans la pratique, seul 7% du plastique contenu dans les bouteilles en PET provient du recyclage. Trier est donc un geste louable, mais il permet surtout à la marque de continuer à vendre ses produits sous couvert de bonne conscience.

Deuxième exemple: les campagnes de ramassages d’ordure sur les bords de lacs ou de mer, dans les montagnes, dans les forêts. Bon nombre d’entre elles ont été instiguées à la base par des consortiums liés aux industries de boissons ou d’emballages à usage unique, comme Keep Amercia Beautiful, fondé en 1953. La logique derrière? Rejeter, mine de rien, la responsabilité de la pollution sur le dos des citoyennes et citoyens. Une campagne marketing plus que réussie puisqu’aujourd’hui des écoles et des ONG organisent également ce genre d’action.

Consommer & jeter: du programme économique à l’art de vivre

«L’incorporation par les usagers de la réforme environnementale du geste de mise au rebut est emblématique de la façon dont s’est construit un déni des racines profondes de la crise écologique mettant en cause les fondements de l’industrialisation productive, du capitalisme mondialisé, et d’une façon générale d’un mode de vie 'moderne'», postule l’auteur de Homo Detritus. Bien jeter a créé une sorte de «rituel contemporain de dénégation.» Nous «faisons notre part» en triant, en recyclant et en inculquant ces valeurs à nos enfants. Jusqu’à dire que c’est la manipulation à large échelle, il n’y a qu’un pas.

«La naissance [il y a 50 ans] de la sensibilité écologique en France comme dans d’autres pays industrialisés aurait pu être l’occasion d’une révolution du quotidien qui n’est pas advenue», cite Monsaingeon. Aujourd’hui, alors que de nombreuses manifestations de jeunes éclatent dans toute l’Europe – manifestations que l’on peut d’ailleurs critiquer– les politiciennes et politiciens avancent timidement quelques solutions. «Économie circulaire»: tente une partie de la gauche. «Responsabilité et innovation» essayent quelques partis de droite. Toutes ces réponses sont pourtant empreintes d’«environnementalisme». Le déni est général, même chez beaucoup d’écologistes. Car il ne suffit plus de «manager» les déchets – qui reviendront toujours en plus grand nombre – mais bel et bien de remettre en cause le système productiviste. Et cela ne peut passer que par des politiques globales. Malheureusement, il serait illusoire de penser que trier les partis politiques en ne mettant que les bons dans l’urne – dans une logique du «bien voter» ressemblant au «bien jeter» – ne nous permette d’agir sur les réels impacts de nos modes de vie. Mais en attendant, trions et «faisons notre part», c’est toujours ça de pris.



Baptiste Monsaingeon, Homo Detritus, Ed. Seuil, 2017.


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