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ACTUEL / Education

Quel avenir pour l’enseignement à distance?

P résentés comme une véritable révolution de l’apprentissage dans les années 2000, aux Etats-Unis, les Moocs (massive open online courses) se sont rapidement développés en Europe. Mais, d’un bout à l’autre de l’Atlantique, leur efficacité fait débat. A quel public s’adressent-ils et pour quels résultats? Notre cerveau peut-il vraiment se passer des méthodes d’apprentissage traditionnelles?

Dans sa thèse Moocs, révolution ou désillusion? développée en 2014 pour le think tank Institut de l’entreprise, le professeur Lucien Rapp remet en question le bien-fondé de la Moocs-Mania qui s’est développée en France en 2012, après avoir galvanisé les élans futuristes et technologiques dans le milieu de l’enseignement nord-américain. Ces massive open online courses sont des cours donnés sous forme de vidéos scénarisées online. Censés «démocratiser le savoir», ils seraient appelés à révolutionner l’enseignement en rendant n’importe quel cours accessible à n’importe qui, à un prix bien plus abordable que la plupart des frais universitaires.

 

 

En théorie, cette nouvelle technologie avait toutes les chances de se développer. Car, comme l’explique Lucien Rapp, elle se nourrit de causes objectives:

- une crise du financement de l’enseignement supérieur et les transformations profondes qui bouleversent les systèmes éducatifs depuis une quarantaine d’années,
- les effets de la numérisation, qui a eu raison en quelques années de tant de secteurs d’activités, de l’automobile à la musique et qui affecte désormais ceux que l’on en croyait protégés, l’agriculture ou la santé et maintenant, l’enseignement,
- une demande sociale de plus en plus forte, faite des attentes d’une jeunesse éduquée dans «la culture des écrans» et qui ne comprend pas que les techniques d’apprentissage ou les méthodes pédagogiques ne s’y adaptent pas, de la revendication de travailleurs non qualifiés, désireux d’obtenir une seconde chance en cours de vie professionnelle, et enfin des exigences légitimes de salariés souhaitant actualiser leurs connaissances tout au long de leur vie de travail.

Révolution?

En Suisse, l’EPFL est le premier acteur du développement des Moocs. Son Centre pour l’éducation à l’ère digitale (CEDE) propose 122 Moocs pour un total de 2'493'000 inscrits, explique sa porte-parole Laureline Duvillard. «Le CEDE constate qu’une proportion importante des inscrits regarde seulement quelques vidéos, par curiosité ou pour combler une petite lacune. Viennent ensuite les personnes qui crochent vraiment et s’engagent à faire les exercices en ligne. Plus de la moitié d’entre elles réussissent le cours. Les étudiants proviennent de 198 pays et les cours les plus populaires sont les cours de programmation en SCALA».

De son côté, La HES-SO développe des Moocs depuis trois ans, selon la Professeure Anne-Dominique Salamin: «A ce jour, 10'000 personnes se sont inscrites pour suivre nos Moocs: 60% viennent de Suisse Romande; 20% sont issus de la France; 11% issus de Belgique; le solde se répartit dans le monde francophone (par exemple Maroc où nous avons un partenariat avec une Ecole d'enseignants de Casablanca) et anglophone (2 Moocs bilingues)».

Un franc succès, qui comporte tout de même quelques bémols…

Désillusion?

Le New York Times, qui avait annoncé «L’année des Moocs» en 2012, a été le premier à déchanter. En 2014, Jeffrey J. Selingo s’emploie, dans son article, à démystifier les Moocs: «Lorsque les Moocs remplacent les cours traditionnels, un nombre extrêmement élevé d’étudiants échouent», explique-t-il notamment. De plus, l’idée que ces cours puissent tout d’un coup devenir accessibles au berger afghan, ou au villageois turc est illusoire. Les Moocs attirent avant tout «les jeunes blancs américains avec un bachelor et un travail à temps plein».

L’un des premiers à avoir lancé cette technologie d’apprentissage est Sébastien Thrun, au travers de la plateforme Udacity. En 2013, celui-ci décide de renoncer, avançant les mauvais résultats des étudiants et le taux d’abandon pour expliquer sa décision. «Le Mooc basique est génial pour les 5% des meilleurs élèves, mais n’est pas l’idéal pour les 95% moins bons», aurait-il confié au journaliste du New York Times.
En Europe aussi, le soufflé se dégonfle gentiment. Et les recherches de Lucien Rapp expliquent que, «comme l’ont montré certaines expérimentations aux résultats mitigés, les Moocs ne devraient pas se substituer totalement à l’enseignement ‘présentiel’. La diffusion d’un savoir ne se limite pas à une opération de transmission; elle implique de la pédagogie, un apprentissage, le développement d’aptitudes à s’approprier la connaissance ou les compétences transmises. Ceci est d’autant plus vrai que toutes les disciplines enseignées ne sont pas égales devant ces techniques.»

Parmi les 2'493'000 inscrits aux Moocs de l’EPFL, 134'000 ont terminé le cours avec succès. Ce qui représente un taux de réussite de 5,4%. «Réussir un Mooc à distance demande en effet beaucoup de travail, de discipline et de motivation», concède Laureline Duvillard, non sans ajouter: «Par contre, sur les personnes qui essayent de terminer un Mooc en faisant tous les exercices (soit environ 223'335 personnes) cela représente un taux de réussite de 60%.»

Et sur le plan cérébral?

Pour la Doctoresse Cherine Fahim, fondatrice et présidente de la société suisse Endoxa Neuroscience (spécialisée dans l’expertise et la consultation en neuroscience) les relations humaines sont fondamentales pour le développement du cerveau, autant que l’est le contact humain pour l’apprentissage.

«Le cerveau avec ses 100 milliards de neurones est l’organe le plus curieux de notre corps! Assoiffé d’expériences afin de façonner ses synapses, il est tout le temps en train d’acquérir, consolider et se rappeler de nos événements de vie passée, présent et futur, explique-t-elle. Les avantages des nouvelles technologies résident dans le fait qu’elles remplissent très rapidement et facilement le cerveau avec pléthore d’informations, lui fournissant ainsi la curiosité nécessaire dont il est toujours assoiffé.»

«Ce sont des technologies qui n’aident pas, ni nos cinq sens, ni notre corps à être impliqués dans l’acquisition, la consolidation et le rappel de l’information.»
Cherine Fahim

Mais ces nouvelles technologies ne rendraient pas service au cerveau, selon la scientifique, qui a été consultante pour l’OMS, acquérir des connaissances ne devrait pas nous tomber tout cuit dans le bec: «Ce sont des technologies qui n’aident pas, ni nos cinq sens, ni notre corps à être impliqués dans l’acquisition, la consolidation et le rappel de l’information. On n’est pas des ordinateurs. La mise d’information dans le cerveau n’est pas un simple enregistrement passif de nos expériences. Le cerveau ne fonctionne pas comme une sorte d’écran mental sur lequel viendrait passivement se projeter de l’information; il fabrique une véritable construction créatrice d’information. Le souvenir que nous avons d’un événement, bâti autour de l’expérience perceptive grâce aux signaux élémentaires transmis par nos sens, est empreint d’impressions cognitivo-affectives et sociales ou d’images qui reflètent nos interprétations de cet événement d’après notre propre histoire. Ainsi, chaque souvenir renferme non seulement nos perceptions, nos actions et leurs buts, mais aussi nos émotions, nos désirs, notre imagination et le cheminement même de notre pensée.»

Comme dans beaucoup de cas, la technologie semble donc pouvoir prétendre accompagner, mais en aucun cas supplanter l’humain.

Amèle Debey

Amèle Debey est journaliste RP autodidacte depuis 2009. Elle a fait ses armes à Paris, puis à Lo...

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