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REPORTAGE DANS LA MISÈRE DU VENEZUELA (POST-SCRIPTUM)

Que reste-t-il de nos illusions?

«Les catastrophes économiques, je connais, j’ai vécu ça au Pérou où la situation a poussé ma mère à l’exil. Mais ce qui se passe au Venezuela est encore plus grave. Je n’ai jamais vu une chose pareille.» C’est ce que nous disait il y a quelques jours à la rédaction, Doménica Canchano Warthon de retour d’un reportage au Venezuela. C’est littéralement ce qu’on appelle un «point de vue»: il éclaire et enrichit le récit que notre journaliste nous a livré dans la série d’articles parus ces derniers jours. Il donne une mesure plus concrète de ces mots – inflation, pénurie, violence – qui, vus d’ici, peinent à dépasser l’abstraction. Nous avons suggéré à Doménica, en guise de post-scriptum à son reportage, de partager son point de vue avec les lecteurs. Cri du cœur d’une Latino-américaine éprouvée dans sa capacité à espérer.

Dans la nuit du 8 août 1990, ma mère, ma sœur et moi, blotties sous notre toit de chaume, avons écouté à la télévision le discours d'un homme en cravate annonçant l'augmentation du prix du lait, du sucre et du pain, entre autres. Trois produits qui, dès le lendemain, deviendraient un luxe et que nous ne pouvions désormais plus nous permettre. Il s’agissait alors du ministre péruvien de l'économie. Son discours a pris une dimension tragique dans une phrase qui en a fait frémir plus d’un: «Que Dieu nous aide».

Août 1990: le discours du ministre péruvien de l'économie Hurtado Miller.

Six mois plus tard, ma mère a décidé de partir pour l'Italie, laissant ses enfants au Pérou. Cette nuit-là, j’avais 10 ans, j'ai compris le sens du mot «inflation», les conséquences du phénomène et, bien que ma mère ait travaillé dur, j’ai aussi compris qu’il existait des forces au-dessus de nos têtes qui nous empêchaient de vivre dignement.

L'hyperinflation, la récession et la pauvreté, des problèmes qui frappent aujourd’hui de plein fouet le Venezuela, nous rappellent de manière significative ce que le Pérou a vécu il y a plus de 30 ans. Dans un autre contexte certes, dans une autre conjoncture politique, mais le résultat implacable est devenu une scène récurrente.

Après ce discours, les effets ont été immédiats: il y a eu une augmentation généralisée des prix et une pénurie d'aliments de base. Les mères ont saccagé des magasins pour nourrir les enfants, les agriculteurs se sont mis en grève, il y a eu des manifestations dans les rues, la hausse du prix de l'essence, des denrées alimentaires et la dévaluation de la monnaie péruvienne. Les prix se sont envolés, le nombre de zéros du Inti a explosé, des sacs ont dû être utilisés pour transporter l'argent. Dans les hôpitaux, il n'y avait plus de médicaments. Les éclairages publics volaient en éclats et les voitures brûlaient.

Pour manger, nous aurions dû être millionnaires: un million pour le sucre, deux millions pour le lait, trois pour l’huile. C'était le chaos total.

Pas un sou

Mais la situation que vit aujourd’hui le Venezuela est peut-être encore pire car elle s’accompagne de la lente agonie de la population sous les yeux figés de la communauté internationale et de l'opinion publique. 

«Nous ne pouvons pas changer vos dollars parce que nous n'avons pas d'argent, Mademoiselle», a répondu l’employé d'un hôtel où je logeais à Caracas. C'était le lendemain de l'élection et Nicolas Maduro était reconduit au pouvoir pour six années supplémentaires. «Mais j’ai besoin de bolivars pour me déplacer en ville, comment puis-je faire?», lui ai-je demandé dans l'agitation. «Mademoiselle, ne comprenez-vous donc pas? Il n'y a plus d'argent dans tout le Venezuela».

Je me suis souvenue alors qu’en 1990, le niveau de richesse du Venezuela était trois fois plus élevé que celui du Pérou. De nombreuses familles péruviennes souhaitaient aller y vivre; c'était notre rêve américain.

Aujourd’hui, sa capitale est une ville décadente, démoralisée, éteinte. On n’y entend plus de musique dans les rues. L'électricité est souvent coupée. Il semble que le ciel va nous tomber sur la tête. Les pas des passants deviennent de plus en plus rapides, nul ne veut s’attarder ici.

«Il n'y a plus de touristes, plus personne ne veut venir. Même l'équipage des avions ne loge plus en ville; ils les renvoient directement avec un vol de retour», me dit un passager quand nous atterrissons dans la capitale.

Caracas, fin mai 2018. © 2018 Bon pour la tête / Doménica Canchano Warthon

Je suis née en 1979 et de mes onze premières années à Lima, je garde en mémoire la violence, la faim, les rafales, les grèves et le désir farouche d'échapper à tout cela.  Le Pérou détenait alors l'un des taux de pauvreté les plus élevés d'Amérique latine. Les années 80, sous les présidences de Fernando Belaúnde et Alan García, ont été marquées par la violence terroriste du Sentier Lumineux et ses conséquences concrètes sur la vie démocratique du pays. En 1985, Garcia, candidat de centre gauche, devenait à 36 ans le plus jeune président d'Amérique latine. Il semblait avoir toutes les réponses aux injustices et aux problèmes sociaux. Il a généré un immense espoir dans le pays en raison de sa jeunesse et de son radicalisme. Il nous a parlé de changement, de renouveau, nous a fait la promesse de prendre soin des plus pauvres. Il prétendait être contre l'impérialisme et disait vouloir éliminer la violence.

Un an avant la fin de son mandat, l'économie péruvienne subissait la plus grave crise économique de sa période républicaine. Désillusion, quand tu nous tiens…

Le pays a dès lors connu une hyperinflation de 7600 pour cent, le terrorisme a coûté la vie à 25'000 personnes et les groupes terroristes Sendero Luminoso et MRTA ont encore gagné du terrain. Des voitures piégées explosaient quasi quotidiennement, les gens sortaient avec la peur au ventre, avec la crainte d'être dévalisés, agressés ou exécutés par des groupes criminels. Le pays était en état de guerre. Le rêve populaire volait en fumée.

«Un président comme vous»

Le 10 juin 1990, un ingénieur agronome, fils d'émigrés japonais, Alberto Fujimori, gagnait les élections présidentielles. Lors de sa campagne, il avait promis de redresser progressivement l’économie. Il disait être proche du peuple et vouloir privilégier l’intérêt social, faisant renaître de nouvelles espérances.

Une fois élu, il allait rapidement changer d'avis. Manquant de courage, il a dépêché un de ses ministres qui, le 8 août 1990 à 21h, nous annonçait à la TV une terrible nouvelle que nul n’avait osé imaginer: le prix de l'essence montait en flèche (30x) et les prix des produits du panier de la ménagère prenaient brutalement l’ascenseur. Le litre de lait passait de 120'000'000 soles à 330'000'000; le kilo de sucre blanc de 150'000'000 à 300'000'000; et le kilo de pâtes de 200'000 à 775'000. Un choc pour toute la population. Une situation vite intenable qui a anéanti nos espoirs et nous a détroussés. C'est à ce moment-là que la marmite a explosé et que le raz de marée migratoire s’est mis en marche, toutes classes sociales confondues.

Le régime de Fujimori se maintiendra au pouvoir jusqu’en 2000. En 2009, le «président comme nous», comme il aimait à le rappeler, a été condamné à 25 ans de prison pour violations des droits de l'homme et corruption. L'année dernière, à Noël, il a été gracié. Désillusion, quand tu ne nous lâches pas.

Et en fin de compte…

C’est maintenant au tour des Vénézuéliens de vivre pareil cauchemar et le peuple nicaraguayen leur emboîte le pas. D’autres les ont précédés; d’autres, sans doute, suivront encore. Alors bien sûr, on peut être tenté de pester contre les «Gringos», contre l’impérialisme et le capitalisme. Bien sûr que la défense des intérêts économiques et l’exploitation des matières premières ne bénéficient qu’à certains. Bien sûr que l’argent n’a pas d’odeur et qu’elle leur monte pourtant au nez. Bien sûr que le pouvoir corrompt et oublie bien vite ses jolies promesses. Bien sûr qu’en bons politiciens, ceux de gauche nous diront que c’est la faute à ceux de droite; et que ceux de droite diront le contraire. Bien sûr aussi que, malheureusement, «el pueblo vencido, jamás sera unido». Bien sûr que les gens sont ingénus et vont voter en prenant les vessies pour des lanternes. Bien sûr qu’on n’est même plus étonnés de ces histoires qui se répètent inexorablement.


Toujours est-il que dans ces paniers de crabes que sont les Etats, c’est quand même un peu toujours les mêmes qui trinquent. Et à l’heure des comptes, on trouve par millions des êtres humains en souffrance qui n’ont plus d’autre horizon que celui de la fuite, de la migration. Et au bout du voyage, ironie et sarcasme du sort, ces nomades forcés se retrouvent face à des murs d’indifférence du haut desquels on leur jette l’opprobre. Alors, bien sûr, il nous reste les yeux pour pleurer, la rage au ventre et les rêves brisés.

«Qui a dit que tout est perdu?»


Mercedes Sosa a chanté, «tanta sangre que se llevó el río… yo vengo a ofrecer mi corazón» («Tant de sang emporté par la rivière... je viens vous offrir mon cœur») Un exemple de ce qui nous manque nous est donné par la Colombie. En traversant la frontière du Venezuela, embarquée dans une voiture depuis Caracas pendant plus de 14 heures, j'ai eu le sentiment d'échapper d’une prison où règnent la faim, la violence et la dictature. Et de l'autre côté du marais, il y avait presque le paradis. Je l'ai ressenti au moment même où j'ai traversé le pont international Francisco de Paula Santander. Singulier, non?

Pont international Francisco de Paula Santander, fin mai 2018. © 2018 Bon pour la tête / Doménica Canchano Warthon

Un pays qui est en processus de paix, après avoir vécu plus de 50 ans de guérilla, m'a donné une impression de refuge, de paix. Un sentiment partagé par bon nombre de Vénézuéliens qui ont aussi franchi le pont. Une Colombie non seulement solidaire mais aussi novatrice et soucieuse du bien être de ses collectivités (lire les reportages de Jacques Pilet en Colombie). Un pays qui vise un nouveau cap et que tous regardent dans l’espérance que cet élan ne soit pas à son tour emporté par les eaux du fleuve.


Précédemment dans Bon pour la tête

Reportages dans la misère du Venezuela - Doménica Canchano Warthon

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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