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ACTUEL / AMERIQUE DU SUD

Au Venezuela, la contestation s'intensifie

P rès de deux mois avant les élections législatives au Venezuela, les habitants des zones rurales (où le Président Chavez, aujourd'hui contesté, emportait une majorité de voix) protestent dans les rues dès la tombée du jour. Le mois de septembre a vu se succéder plus d'un millier de rassemblements partout dans le pays.

Une station de la radio nationale vénézuélienne diffuse les messages provenant de certains villages ruraux : «A Yaracuy, dit le présentateur, nous sommes sans lumière et sans eau. Internet est rare»; A Zulia: «Nous avons été sans eau pendant deux ans, hier elle est arrivée sale et malodorante». A Caracas : «Nous cuisinons au bois car il n'y a pas de gaz».

La détérioration des conditions de vie au Venezuela semble ne pas avoir de fin. Ni la pandémie de Covid19, ni la présence des militaires dans les rues, n'ont suffi à étouffer l'explosion sociale déclenchée depuis plusieurs semaines par le manque d'eau, d'électricité, de gaz et d'essence, entre autres.

Un tumulte qui vient des zones rurales, au fin fond du pays. Rien qu'en septembre, il y a eu 1‘193 manifestations, une moyenne de 40 par jour. Avec 404 rassemblements de protestation, la crise du carburant a été la principale raison des manifestations de ce mois-ci.

Ce chiffre, enregistré par l'Observatoire vénézuélien des conflits sociaux (OVCS), place le mois de septembre comme le mois où le taux de revendication a été le plus élevé de l'année.

Encerclés par la police

Plus récemment, le premier dimanche d'octobre, un groupe d'habitants d'El Socorro, à plus de 300 kilomètres au sud de la capitale Caracas, a protesté dans les rues en raison de la mauvaise qualité des services.

Au cours des dernières semaines, la ville a été soumise à un sévère rationnement de l'énergie. Et quand les lumières s'allument enfin, cela ne dure pas plus de dix minutes. Cela a affecté le fonctionnement d'un grand nombre d'appareils ménagers. Pendant les manifestations nocturnes, les gens ont brûlé des pneus et ont bloqué les voies de communication. Un groupe de jeunes a forcé les portes de l'Hôtel de ville et a détruit une partie de l’infrastructure. Quelques jours plus tard, un leader politique de l'opposition, Carlos Campos, accusé d'avoir incité la population à protester, a été placé en détention. Environ 500 hommes en uniforme sont arrivés à l'appel de la mairie et en renfort du maire, Ruben Balza. Pour la population, ce fut une grande surprise: la dernière manifestation qui a eu lieu dans ces régions remonte à 1972, lorsque le président était Rafael Caldera et que les habitants faisaient éclater leur colère en raison du manque d'eau. «Maintenant, les forces de l'ordre traquent l'opposition de ma ville», m'explique au téléphone  Ángel Bravo, membre actif jusqu'à il y a quatre mois du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) au pouvoir dans sa ville.

Aujourd'hui, il est passé dans l'opposition (Avanzada Progresista) car il dit ne plus être d'accord avec les décisions de son vieil ami et conseiller, le maire pro-gouvernemental de la municipalité Ruben Balza. «J'avais tort, l'erreur est humaine», a-t-il dit. Et apparemment, dans cette ville d'environ 40'000 habitants, il ne semble pas être le seul à ressentir cela.

La peur n'est pas non plus un sentiment que l'on peut percevoir dans les autres témoignages recueillis. «Si la police m'attrape, je ne veux pas être torturé, mais être immédiatement tué», conclut Ángel Bravo, enfermé dans sa maison avec six autres personnes, dont quatre enfants.

Depuis plus d'une semaine, sa maison est encerclée par les forces de sécurité. Depuis lors, sa fille, Rosa Emilia Bravo, envoie à la presse nationale et internationale des enregistrements audio et vidéo par Whatsapp. Dans l'un d'entre eux, elle apparaît avec ses 4 enfants et demande de l'aide. Elle dit que sa famille a été menacée par le maire, Ruben Balza, et ne peut pas quitter la maison. Leurs voisins leur apportent de la nourriture, ils la font passer sous la porte. Certains de ces voisins confirment les faits. Jorge Cedeño est âgé de 26 ans. Il est né dans la ville d'El Socorro, et vit de l'élevage. Son frère est mort à l'âge de 19 ans lors d'une opération des FAES, l'unité d'élite de la police nationale bolivarienne. «Ce qu'ils veulent, c'est nous humilier, nous faire peur. Ils font de nous ce qu'ils veulent. J'ai aussi protesté, mais je n'appartiens pas à un parti politique, je suis un indépendant et je me bats pour le peuple parce que j'appartiens au peuple», me dit Jorge au téléphone.

Après 17 heures, les habitants se rassemblent pour protester devant la maison du maire. Nous avons appelé ce dernier sur son téléphone portable et sur le numéro de téléphone de la mairie, mais sans succès.

Il faut dire qu'à la fin du mois de septembre, la Haut Commissaire des Nations Unies aux Droits de l'homme, Michelle Bachelet, a dénoncé le fait que plus de 2'000 personnes sont mortes cette année dans des quartiers pauvres du Venezuela au cours d'opérations de sécurité et a exprimé sa «préoccupation» face à ces événements. Elle a également appelé le gouvernement de Nicolás Maduro à poursuivre la libération de ceux qui ont été «arbitrairement privés de leur liberté pour avoir exercé leurs droits».  

Les conséquences du statut de dissident ne s'appliquent pas seulement aux principaux opposants à Maduro. Il y a des cas de parents ou d'amis des victimes qui ont été menacés ou même arrêtés.

Une mission internationale indépendante nommée par le Conseil des droits de l'homme des Nations unies (ONU) a révélé que la torture, les détentions arbitraires «systématiques», les exécutions extrajudiciaires et les disparitions forcées ont lieu au Venezuela depuis au moins six ans et qu'elles se produisent avec le consentement du président Nicolas Maduro lui-même et de ses hauts fonctionnaires, et sans aucune procédure judiciaire.

Elections

La vague de protestations qui envahit les villes et les villages d'un pays noyé dans l'hyperinflation, la dépréciation de sa monnaie et près de sept ans de récession, est descendue dans les rues presque sans être remarquée. Les foules sont une affaire du passé. L'opposition n'a pas été capable de leur donner une direction politique et de les unifier non plus. En outre, à l'approche des élections pour renouveler l'Assemblée nationale (parlement monocaméral), l'opposition est divisée: d'un côté, il y a les partis qui défendent la participation aux élections, et de l'autre, ceux qui la rejettent, la qualifiant de «fraude électorale».

Avec le soutien des principaux partis d'opposition, Juan Guaidó, le leader parlementaire reconnu par 50 pays à la présidence du Venezuela, a annoncé un boycott du vote. Il a condamné le futur scrutin, qu'il considère comme une «farce» et la légitimité du vote a été remise en question par les États-Unis et l'Union européenne.

Parmi les protagonistes des protestations, le processus électoral à venir n'est pas un sujet de conversation. Le dilemme est plutôt la façon dont ils vont cuisiner le soir-même: au gaz ou au bois.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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