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ACTUEL / Russie-Occident

Mais que veut dire le bal grotesque des diplomates?

D ans le feu croisé entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et 17 pays européens (sur 28) après l’affaire Skripal, 300 diplomates ont été chassés de leur poste dans un sens et dans l’autre. Et ils commencent déjà à être discrètement remplacés. Ces mesures n’étaient qu’un show théâtral sans aucun résultat attendu. Sinon celui de créer un climat de guerre froide. Mais d’où part ce désir rampant d’affrontement?

Les faits qui ont servi de prétexte à cette excitation organisée ne sont pas clairs. La Russie, aussitôt désignée comme coupable, continue de nier toute implication dans cet empoisonnement de l’ex-espion double et de sa fille. Avec des arguments. Un tel acte ne servait en rien le régime de Poutine. Il était en revanche «un cadeau du ciel» (le terme a été utilisé dans la presse britannique) pour Theresa May, empêtrée dans une crise politique interne gravissime en raison du Brexit. Elle a pu soudain surgir, grâce à cet incident, en salvatrice de la nation. Le laboratoire anglais appelé à la rescousse a identifié le produit mais pas son origine. Pace que rien ne dit que seuls les Russes le possèdent. L’hypothèse d’une provocation n’a donc rien de farfelu.

Avec un peu de recul, la montée subite d’une tension extrême paraît invraisemblable. Les super-espions de tous bords ne se sont jamais ménagés. Que l’un d’eux se trouve mal pris, ou éliminé, c’est plutôt banal. On n’a jamais remué la planète pour cela. Mais évidemment cela donne du grain à moudre aux médias. En Europe et en Amérique, ils se sont échauffés dans le sillage des déclarations belliqueuses, la plupart sans retenue. On a pu lire dans la NZZ que les gouvernements réticents à expulser des diplomates russes (dont la Suisse) «s’agenouillaient» devant Poutine.

Diabolisation

La diabolisation de la Russie aveugle jusqu’aux plus beaux esprits. Le grand journal espagnol El Pais voit la main de Poutine partout. Il déterminerait toutes les élections grâce à ses hackers! Il s'inquiète de la perspective de la constitution, «sous l'égide de la Russie», d'un «Parlement européen antieuropéen», à l'issue du scrutin de mai 2019, qui pourrait «entraîner cinq ans de chaos à Bruxelles».  

Selon El Pais, «Le dispositif technologique d'ingérence» russe, par le passé, «a contribué à déstabiliser, entre autres, le Royaume-Uni du Brexit, l'Italie de la Ligue du Nord et l'Espagne de la crise indépendantiste catalane».

L’excellent journaliste du Figaro Renaud Girard n’en croit pas ses yeux: «On croit rêver! L'indépendantisme catalan et la Ligue du Nord italienne prospéraient bien avant que Vladimir Poutine n'entre au Kremlin. Ils étaient déjà très puissants en 1996, à l'époque où les Occidentaux finançaient massivement la campagne électorale de Boris Eltsine, avant de fermer les yeux sur sa frauduleuse réélection au poste de président de Russie. Quant au Brexit, son principal chantre fut Boris Johnson. Il est difficile de trouver un secrétaire au Foreign Office aussi antirusse que lui. Si l'Union européenne ne marche pas bien aujourd'hui, la faute n'en revient pas aux "méchants" Russes! Elle en revient aux Européens eux-mêmes.»

Girard ajoute: «La Russie n'est pas un agneau. Mais il est ridicule d'en faire le bouc émissaire de tous nos maux. Cherche-t-elle à développer une stratégie d'influence en Occident, à l'instar de ce qu'a toujours fait l'Occident envers l'Orient? C'est évident. Disposant d'une économie affaiblie, moins importante en valeur relative que du temps de l'URSS, la Russie tente de maintenir sa place dans le monde avec les moyens qui lui restent: le nucléaire; la capacité de projection de forces à l'étranger; la cyber-influence, où les Russes ont retourné l'arme du digital contre son inventeur occidental. A l'ère de la mondialisation et des réseaux sociaux planétaires, il est difficile d'échapper aux guerres d'influence d'une société sur une autre. Au demeurant, envoyer de la propagande politique sur un réseau social, fût-ce à l'étranger, n'a rien d'illégal.»

Bouffonnerie

L’élection du Trump était-elle due aux tireurs de ficelles électroniques russes? C’est discutable. On constate en tout cas que sa popularité reste intacte. Sans doute parce que les désarrois de la société américaine sont bien plus profonds que les cliquetis de Facebook.

Et puisque l’on parle d’ingérence, est-il honnête d’ignorer celle des services secrets occidentaux, principalement américains, en Russie et un peu partout dans le monde? La lecture manichéenne des réalités internationales conduit d’abord à la bouffonnerie, puis à la guerre.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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