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ACTUEL / Climat

Lettre ouverte à Greta Thunberg

Greta,

Comment allez-vous?

Parfois, en vous voyant, je m’inquiète. Sérieusement.

Suffit-il d’avoir en permanence un air grave et inquisiteur pour «sauver la planète»?

Vous êtes née en 2003. Cette année-là, je m’en souviens très bien, ma voisine m’avait (à juste titre) réprimandé pour n’avoir pas respecté le strict tri des déchets. J’avais mis une bouteille (vide) de vin (pourtant bio) dans le sac à ordures. Après de nombreuses génuflexions, j’avais été pardonné. A cette époque-là déjà, notre génération, celle que vous aimez vilipender pour son pseudo manque d’action écologique, avait perçu la nécessité de se discipliner. Pour vous et les générations suivantes.

Car il y en aura bien d’autres.

Nous avons massivement fait des efforts. Il en reste encore beaucoup. Mais de là à nous rendre coupables de tous les maux. Avez-vous la mémoire sélective ou pas de mémoire du tout? Savez-vous que sans nous, vous seriez en train de vivre dans un monde bien plus détestable?

Durant de longues années (vous n’étiez pas née) nous nous sommes d’abord battus pour tenter de rapprocher les peuples et les humains. Il y avait du boulot. Quelques millions de morts nous regardaient. Découvrir d’autres cultures, comprendre nos différences et chercher comment les réduire. Nous l’avons fait pour vous, pour que vous ne viviez pas les barbaries qu’avaient dû subir vos grands-parents. En l’espace de dix ou vingt ans, avec la fin de la colonisation, de l’apartheid et la chute du Mur de Berlin, nous l’avons fait pour le bien-être de l’humanité un pas de géant. Car l’humain était, prioritairement, au cœur de nos préoccupations.

Ensuite? Nous avons dénoncé et mis fin aux essais nucléaires de Mururoa. Sensibilisé la population et les consommateurs sur les conditions de travail atroces des gamins du Bengladesh produisant des jeans bon marché ou des quasi esclaves marocains ou roumains dans les entreprises agricoles mafieuses d’Andalousie ou des Pouilles pour y faire pousser des fraises ou des tomates hors-sol et dégueulasses. Nous avons milité pour inciter nos amis et amies à patienter jusqu’aux mois d’avril ou de mai pour se précipiter sur des asperges «maison». Nous avons hurlé de joie quand notre gouvernement avait annoncé la fin programme du nucléaire en Suisse. Nous avons fait un triple saut périlleux arrière quand le parlement avait enfin admis que les animaux n’étaient plus des choses. Nous nous sommes levés tôt le matin pour ramasser les crapauds et les aider à traverser la route afin d’aller niquer dans la marre toute proche. Nous avons massivement privilégié le bonheur de nous entasser dans des trains aux heures de pointe en partageant des effluves écœurantes pour aller bosser au lieu de prendre notre voiture. Nous avons pour beaucoup décidé de regarder de manière détaillée les emballages des produits avant de les acheter. Nous faisons en sorte de demander à nos propriétaires ou à nos gérances d’assainir nos bâtiments pour en réduire la consommation d’énergie. Nous achetons des ampoules basse consommation, même si elles coûtent très cher. Nous avons développé des vaccins qui permettent de vous prémunir de certaines saloperies. Nous avons dénoncé la surpêche et l’élevage industriel.

Que faire de plus?

Changer de système, comme le suggèrent certains? Afin d’opter pour un système économique planifié? Mais comment peut-on planifier la vie? Comment peut-on planifier l’imagination et la créativité? Comment peut-on planifier l’humain, à moins d’en faire un robot?

Non, Greta.

Je suis trop humain et pas assez robot.

Je crois définitivement au progrès. Aux échecs et aux succès. Le progrès passe par l’éducation et l’émulation. Je suis définitivement persuadé que vous, Greta, toutes celles et ceux de cette génération, avez les clefs. Elles passent par l’étude, la recherche, le débat, le travail, l’innovation et l’échange. Je viens de passer quelques jours lumineux sur le campus de l’Université et de l’Ecole polytechnique de Lausanne. Mais cela aurait pu être à Montréal, Ouargla, Séoul ou ailleurs. J’ai vu des quantités incroyables de jeunes de votre âge, ou presque, fourmillant d’idées. Peu aboutiront, mais certaines, oui. Elles révolutionneront nos vies. Sauveront les abeilles. Feront refleurir le Sahel. On parie?

Chère Greta.

Je vous fais une proposition constructive: au lieu de faire, chaque vendredi, une «grève du climat», qui s’apparente de plus en plus à un concours de slogans creux, pourquoi ne pas faire, chaque vendredi une «grève POUR le climat»? Chaque vendredi (mais je suis davantage libre le samedi), nous retrouver pour chercher des solutions concrètes avec les entreprises, les scientifiques, les autorités, la société qualifiée de civile et toutes celles et ceux qui aimeraient entendre votre éclat de rire.

Car je suis sûr qu’il est magnifique!

Cordialement.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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