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CONTRE / Déboulonner les statues

Brûlons aussi Charles Trenet

P ar curiosité, afin de voir quelles seraient pour moi les conséquences d’une application stricte de l’hygiénisme mémoriel ambiant, j’ai ouvert l’armoire où j’entasse mes nombreux vinyles et CD afin de savoir lesquels je devrai cacher le jour prochain où la nouvelle Milice débarquera pour savoir si je suis un bon communautariste ou pas.

Un billet publié initialement sur le site L'Impertinent


Ce jour-là, je devrai à regret me séparer de tous mes disques de Frank Zappa, car il arrivait souvent à ce bougre de prononcer le mot «nigger» dans ses chansons. Il trouvait que ça claquait bien…

Au pilori aussi tous les opéras et l’ensemble des symphonies de Richard Wagner. Comme cet antisémite notoire était idolâtré par des dignitaires du IIIe Reich, cela risquerait de faire de moi un «complice par contumace temporelle» d’un sympathisant nazi, moi qui ne me suis jamais remis d’avoir appris, enfant, la monstrueuse existence de la Shoah.

Je ne devrai plus jamais tenter de me déhancher sur une chanson de Khaled. Il y a une dizaine d’années en effet, le «roi du raï» avait décidé de quitter la France car ce pays y autorise le mariage entre hommes. Il avait préféré s’exiler dans un autre qui les condamne.

Plus jamais je ne fredonnerai les Lacs du Conemara, puisque par pure provocation, Michel Sardou et son génial parolier Pierre Delanoé (auteur notamment de très bienveillants tubes comme Champs Elysées, Salma, ya salama, ou Fais comme l’oiseau) avaient commis Le temps des colonies, un soir où ils avaient tellement picolé qu’ils étaient complètement noirs.

Je bannirai tous mes CD de Johnny Cash et de Jerry Lee Lewis (il vit encore, youppie!). Ils étaient Blancs, venaient du sud des Etats-Unis et il n’est pas exclu que certains membres du KKK passaient leurs chansons dans les radio-cassettes de leurs bagnoles quand ils allaient se «faire un Noir».

Plus mon armoire à disques se viderait, plus je risquerais de devenir parano. Quand Brassens, mon Brassens adoré, chantait Gare au gorille, ne faisait-il pas allusion à ma couleur de peau et à mon organe démesuré (même pas vrai!)? Et l’album blanc des Beatles? Pourquoi Ringo, Paul, John et George, tous de peau matte, ne l’avaient-ils pas baptisé Album de toutes les couleurs du gentil monde dans lequel nous avons la chance de vivre entre frères et sœurs du même sang? Et Mozart? Qui peut me prouver que lorsqu’il avait composé L’enlèvement au sérail, il n’était pas mû par des arrière-pensées islamophobes?

Ad libitum. Ad nauseam (c’est du latin).

Croyant avoir expurgé mon armoire de tous les disques qui risqueraient de heurter mes identités multiples, je suis tombé sur un coffret comportant des raretés de la chanson française. Des perles. Dont celle-ci de Charles Trenet: La biguine à Bango.

Je l’ai écoutée en boucle. Elle illustre à quel point il y a quelques décennies, les stéréotypes frappant les personnes «de couleur» étaient encore ancrés dans les têtes:

Connaissez-vous la Martinique? Connais-tu là-bas le Bango? Dès qu'il entend jolie musique Le voilà debout tout de go Pour danser avec demoiselle, Ah, c'est un galant damoiseau, Demoiselle, tu as des ailes, Quand tu fais Biguine à Bango…

Aujourd’hui, le dernier couplet chanté sur une biguine entraînante serait non seulement interdit, mais carrément inconcevable. Non seulement les lois ont changé, mais les mentalités aussi:

Bango, Bango a des petits frères Des petites sœurs qui dansent à Paris À Paris aussi on sait faire La Biguine comme au pays. Et tout comme à la Martinique, Demoiselles ont le ventre gros, On travaille pour la République Quand on fait Biguine à Bango!

Or, cinquante ans après avoir enregistré cette chanson aux paroles aujourd’hui franchement choquantes, Trenet permettait que son inoubliable Douce France devienne l’hymne antiraciste des années 80.

Tel est sans doute l’enjeu du surréaliste débat mémoriel actuel. L’histoire ne se réécrit pas. Elle doit être lue, écoutée, analysée et remise dans son contexte. Et l’on découvrira peut-être qu’au lieu de vouloir lâchement déboulonner des statues, il est plus enrichissant de tenter de connaître leur histoire.

Je sais, cela demande un certain effort.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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