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Cinéma

Algérie: le deuil, enfin?

C oup de cœur pour «Papicha», premier long-métrage de Mounia Meddour racontant avec force, humour et poésie l’absurdité de la guerre civile algérienne et l’incroyable courage des femmes de ce pays pour faire face à l’obscurantisme islamiste.

Et soudain, j’ai enfin eu la force de pleurer. 

Enfin. 

Laisser un quart de siècle de tristesse solitaire s’exprimer publiquement.

Pourtant, je ne voulais pas craquer. Un quart de siècle que je refusais de fondre publiquement.

Un mec, ça ne chiale pas. Je ne suis pas une gonzesse. 

J’étais simplement un con. Comme tant d’autres. Comme trop d’autres.

Une éternité à intérioriser l’insupportable. A écrire mes souffrances sur des mouchoirs en papier. A les noyer dans des boissons interdites. A dire «tout va bien.»

Deuil impossible. Deuil inutile.

Jusqu’à ce qu’un soir. Dans ma ville adorée de Bienne. Dans cette salle de cinéma où j’allais, adolescent, regarder tant de films. Où j’étais Alain Souchon, tenant Isabelle Adjani dans ses bras. Où j’espérais que Joss Beaumont ne se ramasse pas une balle dans le dos à la fin du «Professionnel». Je m’y trouvais beau et invulnérable.

Jusqu’à ce moment où sur ce même grand écran, des jeunes femmes ont commencé à danser en criant «Viva l’Algérie» en écoutant Raina Raï chanter «Ya Zina» - «Que tu es belle.» Voir ces jeunes femmes s’éclater dans cette mer peu accueillante, avec ses vagues grises qui donnent envie de traverser à la nage la Méditerranée pour patauger au plus vite dans les flots calmes du lac Léman.

Et pouvoir enfin pleurer. Chialer. Hurler. Gueuler : «Pourquoi?»

Cette petite séquence de «Pachita» a failli me réconcilier avec la vie.

Dans cette séquence, je me voyais, un quart de siècle plus tôt, sur une plage près d’Alger. On fumait des «Garos», des clopes épouvantables, en sirotant des bières qui avaient le goût du désespoir. On avait des projets plein la tête. Les nôtres étaient littéraires.

On causait des «blédards» qui avaient réussi. Camus, bien sûr. Mais aussi Kateb Yacine et Mouloud Mammeri. On se faisait des clins d’œil. On n’imaginait pas la suite de cet atroce roman. On l’imaginait rose. Il fut noir.

Héroïnes 

Un quart de siècle après cette monstrueuse et absurde deuxième guerre d’Algérie, voilà enfin un film qui décrit avec minutie et justesse cette époque épouvantable.

Un film réalisé par une femme, Mounia Meddour, et essentiellement interprété par des femmes. Ce n’est pas un hasard. Il a quasi entièrement été tourné en Algérie. C’est un pur bonheur.

Dans ce film, il y a Mokhtar, le gardien de la Cité universitaire. Si la vie s’était comportée mieux pour lui, il serait sans doute devenu camelot ou receleur dans la banlieue de Lyon, de Lille ou de Montpellier. Il serait peut-être un pote de bistrot ici, à Bienne. On se bourrerait la gueule en se moquant des couillons de tous bords. Mais non. Lui aussi fut entraîné dans le tourbillon lâche qui avait englouti tant de mecs algériens de l’époque. Lui aussi s’était rendu complice des atrocités islamistes. Par veulerie et par frustration sexuelle. Le parfait collabo. Cette foutue majorité silencieuse.

Il y a aussi la rectrice de l’Université, éprise au fond d’elle des Lumières, mais soucieuse d’assurer l’ordre et le calme dans son établissement. A l’entendre, on imagine à quel point elle rêve de traverser elle aussi la mer, quitte à devenir simple pionne dans un lycée de Montreuil.

Il y a ces femmes qui dansent, mâtent les mecs de leur âge et rêvent de défilés de mode, s’interrogent sur leur sexualité et font des doigts d’honneur aux types en djellaba qui leur crachent à la gueule parce qu’elles ne portent pas le voile.

Des affiches, de plus en plus d’affiches, les avaient pourtant mises en garde.

Nulle n’était censée ignorer la pseudo loi divine. 

Il y a ces rues sublimes d’Alger, ces échoppes et ces petits bars où l’on a envie de s’arrêter pour oublier un instant le tumulte de la modernité.

Cette nuit où l’héroïne et son tourtereau s’enlacent pudiquement. Il rêve de Canada, elle veut se battre. Ici.

T’en souviens-tu?

Cette nuit-là, alors que la mer nous ouvrait les bras, pourquoi n’avais-je pas réussi à te convaincre de partager mon exil? Mon Canada à moi s’appelle Bienne et le Jura bernois.

Il y a ces muezzins qui lancent l’appel à la prière. Un appel de paix et d’amour dévoyé par une poignée de futurs criminels de guerre.

Il y a ces femmes voilées de noir, tellement embrigadées, miliciennes de l’Islam radical, prêtes à tuer.

En les voyant, m’était surgie cette épouvantable question: et si c’était une femme, et non un mec barbu, qui t’avais assassinée, ma belle Fatiha. Parce que tu étais trop belle, trop rebelle, trop femme?

Trop belle, trop rebelle, trop femme. 

Comme Nedjma (l’«étoile» en arabe), le personnage interprété de manière magistrale par Lyna Khoudri. Omniprésente (elle joue toutes les séquences du film!), elle incarne à elle seule ces centaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens qui, chaque vendredi, défilent aujourd’hui pacifiquement. 

Bégaiement de l'Histoire 

Précision importante: ce film, présenté au Festival de Cannes dans la section «Un certain regard», a été conçu avant la tuerie du Bataclan.

Il est sorti en France le 9 octobre et demain en Suisse romande.

L’actualité a cependant cruellement rattrapé l’Histoire. «Papicha» aurait dû être présenté en avant-première à Alger le 27 septembre. Mais l’événement tant attendu par les femmes et hommes de ce pays avides de liberté et soucieux d’honorer la mémoire de certains de leurs proches fut annulé au dernier moment, probablement pour des raisons de sécurité. 

Sinistre bégaiement de la bêtise humaine.

Puisse ce film être un succès populaire en France, en Suisse et en Navarre. Et bientôt à Alger, Oran, Annaba et Tamanrasset.

Fatiha et toutes les autres « Papicha » le mériteraient bien.


De Mounia Meddour 

Avec Lyna Khoudri, Shirine Boutella, Amira Hilda Douaouda

Durée : 1 heure 45 minutes

 

La bande-annonce du film.

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