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ACTUEL / Grève des femmes

Barbara Polla: «On ne naît pas femme, on le devient!»

C onseillère nationale libérale genevoise de 1999 à 2003, médecin, galeriste et écrivain.e, Barbara Polla porte un regard singulier sur la «Grève des femmes» du 14 juin.

BPLT: Quelle «grève des femmes» est la plus pertinente selon vous: celle de 1991 ou celle à venir?   
B:P: Toutes les grèves sont pertinentes pour celles et ceux qui les font. C’est quelque chose que j’ai appris en France, notamment. Les Français respectent les grévistes, qu’ils fassent eux-mêmes grève ou non.      

La grève à venir a ceci de pertinent, spécifiquement, qu’elle s’inscrit dans la queue de la comète  #MeToo, et qu’elle vise, par ses très nombreuses revendications, à transformer ce mouvement de prise de conscience en un mouvement de propositions et de changement.

Comptez-vous vous associer d’une manière ou d’une autre à ce mouvement?
Depuis que j’ai arrêté la politique, en 2003, n’ayant pas été réélue, j’ai choisi de m’engager autrement pour les causes qui m’importent le plus, que ce soit l’emprisonnement ou les questions de genre. Je m’associe aux mouvements féministes par mes ouvrages, mes livres, mes articles, mes expositions aussi, mais pas (plus) de manière «politique» telle qu’on comprend ce mot en général, même si mes poèmes érotiques par exemple sont aussi éminemment politiques.

Cette année, les hommes sont «invités» à se tenir en retrait. Comprenez-vous la volonté des organisatrices de cet événement?
Bien sûr! Si les hommes étaient venus avant sur le devant de la scène pour défendre à corps et à cri l’égalité entre hommes et femmes et la fin des violences, la grève n’aurait probablement pas lieu d’être. Je suis une féministe qui aime les hommes, qui cherche à comprendre comment changer le monde avec eux, mais je comprends parfaitement le besoin parfois transitoire, de «non mixité».

Il existe des «climatosceptiques» doutant du réchauffement climatique et de la forte implication des humains dans ce phénomène. Peut-on vous qualifier de «féminosceptique», doutant parfois des inégalités entre hommes et femmes et de la forte implication des hommes dans ce phénomène?       
Absolument pas. Je comprends votre question au regard de certaines de mes positions du siècle dernier (et parfois encore du début de ce siècle), mais depuis j’ai beaucoup étudié les questions de genre telles qu’elles se posent non seulement en Suisse ou en France, mais aussi ailleurs dans le monde et je pense que mon dernier livre notamment, Le Nouveau Féminisme, combats et rêves de l’ère post-Weinstein (Odile Jacob, 2019), répond sans ambiguïté à cette question.

Durant quelques mois, entre 2010 et 2011, le Conseil fédéral avait été majoritairement féminin. Avez-vous eu le sentiment que cette particularité avait eu des conséquences notables sur la politique menée? Seriez-vous satisfaite, indignée ou indifférente si le Conseil fédéral était 100% féminin?

Quelques mois seulement, vraiment (sourire)?

Tous les rééquilibrages sont bienvenus.

D’autres catégories de la population peuvent, à tort ou à raison, se sentir discriminées (les invalides, les homosexuels, les membres de minorités religieuses ou ethniques, etc.). Doit-on s’attendre à ce que ces catégories de la population organisent à l’avenir de pareilles actions pour se faire entendre?
Cette question renvoie à la notion d’intersectionnalité, qui est embrassée par un groupe très actif de féministes, qui estiment que toutes les discriminations doivent être combattues ensemble car elles procèdent toutes de mécanismes similaires de non reconnaissance de groupes d’êtres humains minoritaires ou défavorisés. Pour répondre plus spécifiquement à votre question, les «Gay Pride» sont pour les personnes homosexuelles une action similaire à une grève, me semble-t-il; on peut mentionner en Afrique du Sud la marche du 1er août 2018, #TheTotalShudown, commémorative de la marche contre l’apartheid à Pretoria en 1956 et qui s’élève tout particulièrement contre les violences sexuelles perpétrées à l’encontre des femmes noires.

Outre les dispositions anatomiques évidentes, quelles sont, au fond, les principales différences entre un homme et une femme?
On ne naît pas femme on le devient. Mais on le devient très, très vite. Tout se décide probablement dès les premières heures, voire avant la naissance lorsque le genre du futur enfant est connu. L’attitude des parents face à un bébé fille ou un bébé garçon est totalement différente: amour inconditionnel des mères pour leurs fils, conditionné à une certaine ressemblance pour leurs filles, alors que pour les pères il s’agira de protéger (ou d’ignorer) les filles et d’endurcir les garçons. Comment savoir la part du biologique vs la part du social? La question finalement devrait probablement se poser en termes d’individus et non de genre: «quelles sont, au fond, les principales différences entre vous et moi» – outre le fait que vous êtes un homme et que je suis une femme? Nous sommes des êtres complexes et ne serons jamais définis par un seul critère. 

Comme écrivaine, quel regard portez-vous sur l’écriture inclusive? Et d‘ailleurs, préférez-vous que l’on vous qualifie d’écrivaine ou d’écrivain?
La littérature française aura du mal à s’accommoder de cette inclusion là. Je travaille en ce moment à une correspondance amoureuse et j’avais ce désir, de faire en sorte que le lecteur ne sache ni qui écrit ni qui est le destinataire, femme, homme, ou autre. Ecrivain ou écrivaine, les deux me vont, pourvu que l’on me reconnaisse écrivain.e, dans «le cercle des poétesses apparues.»

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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