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SÉRIE MÉDIAPORAMA (5) – Immersions

La nouvelle revue de papier

L e deuxième numéro d’«Immersions» est sur le point de sortir de l’imprimerie. Entre un livre et un magazine, cet objet hybride compte environ 200 pages et raconte, cette fois-ci, l’univers des gares. Alors que certains ne jurent plus que par le numérique, Delphine Riand et Maxime Fayet, 27 et 28 ans, se sont pourtant lancés dans une aventure sur papier: par goût de l’esthétique, par pragmatisme et par envie de créer un projet qui leur plaisait.


Vous avez entendu parler de «crise de la presse» ces derniers mois? Nous aussi. Si la concentration de l’info en quelques groupes médiatiques est une réalité, et si la remise en cause des modèles économiques traditionnels représente aujourd’hui un débat primordial, il n’est en revanche pas utile de s’apitoyer sur son sort en matière de diversité. Passons un grand coup d’essuie-glace sur notre pare-brise embué et regardons: des projets audacieux se faufilent un peu partout dans notre paysage médiatique encombré. Bon pour la tête s’est penché sur quelques-uns d’entre eux dans sa série «Médiaporama». 


Des voix se font entendre dans le couloir. Il est 13h, Delphine Riand et Maxime Fayet sont ponctuels. Ils tardent pourtant à entrer: leur discussion est animée devant la porte. Ils semblent s’être organisé une séance de rédaction improvisée devant les boîtes aux lettres de la rédaction de Bon pour la tête. C’est en effet le cas, ils débriefent rapidement sur les dernières avancées de leur nouveau magazine dont le sujet a été annoncé cette semaine: les gares. Ils m’expliquent un peu plus tard l’objet de leur discussion: «On a reçu la préface un peu inattendue de Didier Burkhalter pour notre Immersions n°2 cette nuit, à minuit et demi! Il faut croire qu’on n’est pas les seuls insomniaques dans ce pays… Après le désistement de Doris Leuthard pour cause de maladie de ses porte-parole, et à quelques jours du bouclage, on était très soulagés!».

C’est que ces deux jeunes de moins de 30 ans sont à la fois journalistes et entrepreneurs. Ils sont les créateurs d’un «Mook», un mélange entre les mots «magazine» et «book», ou plutôt «une revue grand format; un produit hybride entre le magazine et le livre d’art» comme ils le décrivent. «On n’utilise pas trop ce mot «Mook», il est un peu "chelou". Dans cette catégorie, il faut dire qu’il y a déjà Sept info et on ne fait pas le poids par rapport à eux», remarque Delphine, la Sédunoise.


Maxime décrit Immersions


Esthétisme et presse locale

L’idée d’Immersions est apparue un soir, lors d’une soirée, sur un canapé, une bière à la main. Ils feuilletaient une parution américaine qu’ils trouvaient «belle». Et ils se sont simplement dit «et si nous aussi on s’y mettait!?» «Au début, c’était juste pour le fun. On voulait faire quelque chose de beau, à notre image, pour le plaisir. On ne s’était pas rendu compte du travail que cela impliquait de sortir un produit professionnel de cette envergure», raconte Maxime, le Lausannois du duo. Beau, beau, beau, un mot qui revient encore et encore lorsqu’ils parlent de leur revue. «Oui, cela nous importe beaucoup. Maxime s’occupe du côté esthétique. Les 95% des photos sont de lui. Moi, je suis à plutôt à cheval sur les mots. Les textes aussi doivent être “beaux”», explique Delphine.

100% suisse: une autre caractéristique d'Immersions. «La majorité des publications qui mettent en avant la photographie et des beaux textes parlent de l’étranger, de lieux exotiques ou font référence à des reportages de guerre. Nous sommes partis de ce même concept, mais pour parler d’ici. Immersions a un petit côté presse locale car nous aimons raconter des histoires qui ont une résonance pour les Suisses», précise Delphine. Le choix des thèmes de leur revue ne sont d’ailleurs pas faits au hasard.

Le premier (le numéro 0) traitait du Val d’Hérens. Une option pragmatique puisque le siège de leur Sàrl est en Valais, que Delphine est valaisanne et qu’ils avaient un important réseau là-bas. «Mais c’est aussi parce que c’est une région qui accueille un imaginaire collectif important», ajoute Maxime. Changement de décor pour Immersions n°1 qui avait pour thème les Pâquis, quartier emblématique de Genève. Une manière de montrer que la revue n’est pas seulement tournée vers la nature et la tradition. «C’était l’occasion de présenter Immersions à un public un peu plus urbain», argumentent-ils. Le numéro d’avril parle aujourd’hui des gares. Un thème qui englobe toute la Suisse et qui permet pour la première fois de proposer du contenu en allemand et en français. «On n’a pas pour but de représenter l’union sacrée suisse. Mais c’est vrai qu’il y a un petit côté cohésion nationale» sourit Maxime.


Maxime et Delphine racontent l’aventure qu’ils ont vécue pour le tout premier papier du Immersions #0 sur la patrouille des glaciers


Entre pragmatisme et liberté

Les deux patrons le disent, ils ont à cœur de trouver des angles particuliers pour tourner autour des thèmes. Pour ce dernier numéro, ils n’ont évidemment pas fait l’impasse sur l’interview d’Andreas Meyer, patron des CFF, mais ils ne se sont pas arrêtés là. «On a aussi fait le portrait d’un artiste qui vit dans la gare de Vallorbe. Nous tenons à rester très libres sur les sujets. Ne pas mettre trop de cadre permet aussi d’être moins traditionnel ou de redécouvrir des facettes intéressantes d’un thème.» Et ils l’avouent volontiers, être leur propre patron leur permet une très grande liberté: «C’est un luxe! ».


Delphine et Maxime racontent un papier du nouveau Immersions sur les gares


Tout cela ne les empêche pourtant pas d’être très pragmatiques, «puisqu’à la fin, c’est nous qui voyons le nombre de ventes et les rentrées d’argent», relève Delphine. «Il y a des sujets plus pointus que l’on aimerait bien faire, mais pour l’instant ce n’est pas encore le moment. Quand on aura la masse d’abonnements suffisants pour prendre un peu plus de risques au niveau des sujets, on le fera», raisonne Maxime. Prendre le risque de faire du papier alors que beaucoup annoncent la mort de ce vecteur d’informations, c’était évidemment déjà un challenge. Delphine confirme: «C’est vrai qu’il faut avoir une bonne raison du faire du papier maintenant». Et cette raison, c’est la valeur de l’objet en lui-même et son esthétisme. «D’une certaine manière, c’est un peu comme si on sortait un livre tous les six mois», ajoute la Valaisanne.


Le dernier numéro d’Immersions est sorti de l’imprimerie la semaine dernière. © Manufacture d’Histoires Deux-Ponts

Si Delphine travaille encore à côté du magazine à 70% à la rédaction numérique de 20 minutes, elle n’a pourtant jamais voulu être l’employée de quiconque. «Je voulais être patronne. J’aimais bien ce mot», rigole-t-elle. Maxime quant à lui, se rêvait inventeur, footballeur ou millionnaire. Il a vite abandonné le rêve du foot «je me suis rendu compte qu’il fallait courir et je n’aimais pas ça», inventeur, d’une manière, il l’est devenu et millionnaire, il l’espère encore. En attendant, il travaille à 50% dans la communication d’un groupe d’école privée et consacre le reste de son temps à Immersions. «On nous rabâche sans arrêt les oreilles en disant que le journalisme n’a pas d’avenir. Nous, on a décidé de prendre les choses en main et de faire quelque chose. Et pour l’instant, ça marche plutôt bien», se réjouit la petite équipe.


La série Médiaporama

(1) La Torche 2.0 - Le rire face à la moralisation ambiante

(2) Le Journal d’à peu près 7:30 - Le «metamedia» d’à peu près troisième degré

(3) Slash média - L’écho bobo-gaucho d’une génération 

(4) DécadréE - Un web-journal pour contrer le sexisme médiatique

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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