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GENS QUI RIENT, GENS QUI PLEURENT

Eloge de l’insignifiance

O n se souvient de son premier chagrin. Mais qui peut prédire le dernier?

Il disait que la prochaine fois, il faudrait se voir dans des occasions plus gaies. Il y mettait de l’entrain. Il disait cela à chaque enterrement. C’était pour lui l’occasion de revoir une famille dispersée, l’occasion aussi de faire le beau, de boire un verre, de s’enivrer à la mémoire du défunt, fut-il sobre.

Il n’y a jamais eu de prochaine fois. Aujourd’hui, c’est devant son cercueil que quelques égarés se sont donné rendez-vous. La famille, brouillée ou décimée depuis des années, a voulu une cérémonie dans la stricte intimité. Le pasteur qui ne connaissait pas le défunt se contente d’un portrait minimum. «Il aimait le sport, la nature et la musique». Peut-on être plus banal? Puis, avec la même voix monocorde, l’homme en habit noir fait l’éloge de l’insignifiance pour rappeler qu’aux yeux de Dieu, rien n’est insignifiant. Il parle du disparu comme d’une virgule dans un texte de Proust. Son laïus est suivi de l’Ave Maria, joué à l’orgue par un amateur qui semble découvrir pour la première fois son instrument. Cela ajoute de la tristesse à la tristesse. Par chance, dans cette cérémonie des adieux minimaliste et avaricieuse, l’officiant parle si bas que personne ne comprend ce qu’il dit. L’assemblée, impatiente, attend que cela se termine.

Séparé des autres, au premier rang à gauche, un homme vieux mais encore robuste penche la tête en avant. Dort-il comme il est de coutume à cet âge? Non, il pleure doucement, sans faire de bruit, conscient qu’il est le dernier de cette famille désunie, qu’il a enterré toute sa fratrie, et que la prochaine fois, ce sera lui dans la boîte. Ses larmes empruntent le sillon de ses rides. Il aurait voulu plus de monde, des amis, des voisins, des connaissances, le personnel hospitalier qui s’en est occupé les dernières semaines; il aurait voulu que la chapelle, à défaut d’être pleine, vibre d’une certaine fraternité, mais il sait qu’à ces âges-là, on est déjà oublié de son vivant. Il se dit qu’il aurait dû prendre lui-même en charge cette cérémonie plutôt que de la confier à des indifférents. Il s’en veut de sa fatigue. Il pleure son frère, et il pleure le spectacle de ce qu’il craint être le sien bientôt. Il se dit qu’il est en train de vivre son dernier chagrin.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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