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CULTURE / Hommage

Barbara, es-tu là?

L a chanteuse, décédée en novembre 1997, est au cœur d’une intense actualité discographique et éditoriale. Mathieu Amalric apporte sa contribution avec un hommage très personnel et un peu zinzin à la longue dame brune. Son film ressemble à une séance de spiritisme. Il a reçu le prix Jean Vigo.

J’ai vu deux fois «Barbara» de Mathieu Amalric. D’abord, je ne l’ai pas aimé, agacée par ce qui m’est apparu comme un contresens: pourquoi faire compliqué, voire rococo, quand l’interprète de «Ce matin-là» n’a jamais aspiré qu’à la simplicité? Barbara, c’est un peu la Flaubert de la chanson française: pas de fioritures, que l’essentiel. C’est aussi l’évidence d’une voix en accord avec le texte, une aspiration constante à mettre les mots de la quotidienneté sur les sentiments les plus complexes: la mélancolie, le mal de vivre, la séparation, le deuil, la passion pyromane, l’inceste, mais aussi la gourmandise du désir, l’apaisement d’une nuit d’amour, la gaité d’une rencontre inopinée, le plaisir des retrouvailles, la joie du retour tant attendu.

Il manque la chair de poule

Peut-être aura-t-il fallu vingt ans pour s’en rendre compte: Barbara est une chanteuse populaire (lire encadré). Elle exprime tous ces moments douloureux ou frivoles, pesants ou heureux, fugaces ou funestes, dont nous savons pas, au moment où nous les vivons, s’ils sont promis à l’oubli ou à la mémoire. Barbara chante ce que nous avons éprouvé, ce que nous éprouvons ou ce que nous éprouverons un jour. C’est là qu’elle touche au cœur. Entre elle et nous, il n’y a rien. Pas de filtre, pas de tralalas, pas de références qu’il faudrait connaître pour avoir la clé. Sur ce point, le film d’Amalric déçoit. Il ne parvient jamais à faire pointer cette émotion à fleur de peau ou à poil hérissé qui lie de manière presque mystique la chanteuse à son public.

Une amie et un fantôme

Mais Barbara, c’est aussi la chanteuse du temps jamais passé. Soit qu’il ressuscite à la faveur d’un événement («Druot»), soit qu’il se répète («A chaque fois»); soit qu’il vous accompagne comme un chagrin qu’on chérit («Remusat), soit qu’il continue d’agir alors qu’on le pensait enterré («Nantes»). «Hanter» serait le verbe qui convient le mieux à son répertoire et à son jeu de scène inspiré du mime. Barbara, tout à la fois hyper-présente et déjà Belphégor: une amie et un fantôme.

Dis, quand et comment reviendras-tu?

C’est cette approche spectrale qui m’a réconciliée avec le film après l’avoir revu. Avec audace, Mathieu Amalric semble convoquer la créatrice de «L’Aigle noir» à ce qui ressemble à une séance de spiritisme. Barbara, es-tu là? Si Amalric échoue à restituer la ligne claire de l’auteur-compositeur-interprète, il joue avec ingéniosité sur les présences/absences, la fascination de l’insaisissable et la nature chamanique de la longue dame brune. Le film s’ouvre d’ailleurs sur «Chanson pour une absente» où les paroles ont quasiment disparu au profit d’une mélopée qui semble venue de l’au-delà. La chanteuse de «Dis, quand reviendras-tu?» est donc la grande absente qu’il va falloir faire revenir.

Une quête hallucinée

Pour ce faire, le réalisateur met en place un dispositif sophistiqué: la mise en abyme, rendue encore plus vertigineuse par ces multiples effets de miroir. Comment le passé s’immisce dans le présent? Comment être à l’écoute des morts? Comment ils s’invitent à notre table? Comment leur esprit continue de nous féconder bien après leur disparition. Mathieu Amalric, qui joue le rôle du metteur en scène dans le film, raconte cette quête comme un illuminé, un insomniaque aux yeux grand ouverts de lémurien, un ensorcelé qui ne sait plus où donner de la tête.

Naissance de BaliBarbara

Pour Barbara, le temps était une chambre d’échos. Pour Amalric aussi, qui organise son récit en circonvolutions. Une actrice, Brigitte (Jeanne Balibar) apprend à jouer Barbara, ses gestes, sa voix, ses tenues, ses excès, ses caprices de diva, son humilité d’artiste, pour les besoins d’un film réalisé par Yves Zand (Mathieu Amalric), fou amoureux de la chanteuse au point de confondre celle qui la joue avec celle qu’elle incarne.

Nous sommes parfois saisi par la même hallucination quand se mêlent archives et reconstitution par la fiction de ces mêmes archives, superposant la chanteuse à la comédienne, dans un jeu de masques aussi sincère que théâtral, et accouchant d’une créature inédite: la BaliBarbara. Cette approche kaléidoscopique doit beaucoup à la complicité entre Jeanne Balibar et Mathieu Amalric, qui furent mari et femme, et qui sont restés très proches. Il l’observe autant comme Jeanne que comme Barbara; elle s’amuse devant lui autant comme Jeanne que comme Barbara.

Tout est dans ses chansons

Qui est qui? devient ainsi la question qui traverse le film, même si une oreille attentive sait toujours faire la différence. La virtuosité d’Amalric est mise au service d’une obsession que n’aurait pas renié Barbara, la transmutation, cette alchimie qui permet de passer d’un corps à l’autre. C’est donc un portrait en fragments, fulgurant comme une étoile filante et entêtant comme un parfum,  lacunaire forcément et pourtant surchargé, cérébral et un peu zinzin pour employer un mot qu’affectionnait la chanteuse. Amalric a la grâce de ne jamais «psychologiser» son sujet puisque tout est dit dans ses chansons. Le film nous en offre de nombreuses, soit interprétées par Barbara, soit par Jeanne Balibar qui la chante sans vouloir rivaliser avec son modèle mais qui, sans cesse, nous rappelle combien Barbara continue de nous manquer.



«Barbara» de Mathieu Amalric, avec Jeanne Balibar, Aurore Clément et Pierre Michon. Sortie le 6 septembre.


Hommages en rafale


A chacun sa Barbara. Expo, livres, conférences, concerts et albums de reprises marqueront le 20e anniversaire de sa mort.


Une avalanche d’hommages se profilent pour célébrer, en novembre, les 20 ans de la mort de Barbara. A vrai dire, l’avalanche a déjà commencé. Patrick Bruel fut le premier à reprendre les chansons les plus connues de celle qu’il admirait, suivi de l’album «Elles et Barbara», soit treize femmes artistes, dont Zazie, Dani, Jeanne Cherhal ou Melody Gardot, chantant leur Barbara. Quelques jolies interprétations dans ce collectif mais la plus touchante, parce que fragile comme le fut Barbara à la fin, revient à Gérard Depardieu, son partenaire dans «Lily Passion». L’homme dont Barbara s’était entichée a enregistré son album parlé-chanté dans la fameuse maison de Précy, pour être au plus proche de «son éternelle amie». Il convient d’ajouter à cette liste, le récital de Juliette Binoche, lors du dernier festival d’Avignon et le spectacle de son ancien accompagnateur et compagnon, Roland Romanelli, deux spectacles à revoir à Paris en octobre.  

Le monde de l’édition n’est pas en reste. A ce jour, dix-sept livres sont annoncés pour la rentrée. Parmi eux, «Barbara, notre plus belle histoire d’amour», de Kéthévane Davrichewy qui mêle sa voix à celles d’un soixantaine d’hommes et de femmes, connus ou anonymes, qui témoignent de l’influence que les chansons de Barbara ont eu sur leur vie. Grasset mise beaucoup sur «Barbara, roman», de la chanteuse et violoniste Julie Bonnie. Le romancier Jean-François Kervéan explore l’origine des 160 chansons du répertoire de celle qui l'a mis en insomnies pendant des mois pour la rédaction de «Barbara, la vraie vie». On peut aussi compter sur Alain Vircondelet, excellent biographe, pour évoquer dans «Barbara, la dame brune» les différentes histoires d’amour tissées par la chanteuse, avec son métier, son public, ses amis, ses hommes et sa famille, ainsi que ses engagements auprès des enfants autistes et malades du sida.

Mais rien n’empêche de revenir aux fondamentaux, le «Barbara» de Marie Chaix et celui de Pierre Tournier, cité dans le film d’Amalric, qui fut le premier à s’intéresser à elle et à ses textes dans la collection «Poètes d’aujourd’hui.» Le livre est par ailleurs illustré par les magnifiques images du photographe vaudois Marcel Imsand.

Pour chapeauter l’ensemble, la Cité de la musique à Paris lui consacre dès le 13 octobre jusqu’au 28 janvier une exposition d’une grande richesse photographique et audiovisuelle. Les 14 et 15 octobre, un week-end lui sera même entièrement dédié avec des concerts élaborés avec le pianiste Alexandre Tharaud, la projection des deux films dans lesquels elle a joué, «Franz» de Jacques Brel et «L’oiseau rare» de Jean-Claude Brialy, ainsi que plusieurs conférences et rencontres.



Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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