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ACTUEL / Humeur

Détecter le point de soupir

«Média indocile», un slogan gonflé? Un peu, concède la linguiste Stéphanie Pahud. Mais tant mieux. C’est une manière d’amorcer la création de l’espace de contradiction qu’elle appelle de ses vœux. Plaidoyer pour une presse qui échappe aux épidémies normatives.

En 1973, Dans L’Infra-ordinaire, Georges Perec explique que si les journaux l’ennuient, c’est parce qu’ils manquent l’ordinaire: «Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire: cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes: cinquante-deux week-ends par an, cinquante-deux bilans: tant de morts et tant mieux pour l’information si les chiffres ne cessent d’augmenter! Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal: cataclysmes naturels ou bouleversements historiques, conflits sociaux, scandales politiques… Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.» 

Dans Gai Pied Hebdo, une dizaine d’années plus tard, Guy Hocquenghem, romancier et essayiste militant, exprime quant à lui sa lassitude à l’égard de la presse conformiste: «Un journal qui respecte la tranquillité de ses lecteurs, c’est un hôpital ou un dortoir»; «un seul journal est passionnant: celui qui se fait aussi contre ses propres lecteurs» (9 février 1985).

Exaltations et exaspérations

La presse m’ennuie – et de plus en plus souvent me fâche – pour ces deux mêmes facilités: le déni – voire le mépris – de l’ordinaire et l’alignement tiède sur des idées molles. Pour sensationnaliser, les journaux clivent, raccourcissent, grossissent, anticipent, élucubrent, tronquent, sous-entendent, projettent, euphémisent. Pour se conformer, ils élident, censurent, taisent, moralisent, suivent, reproduisent, standardisent, flattent, lissent. A force de manquer de voix, la presse reste au bord, passe au travers, voire à côté.

Une presse qui ne m’ennuierait pas serait celle qui saurait détecter mon point de soupir. Une presse qui saisirait le quotidien par spasmes – exaltations et exaspérations. Une presse qui, parce qu’elle rendrait le monde moins «évident», dévoilerait, dénaturaliserait, déferait et repolitiserait. Une presse qui ne se laisserait ni écrire ni faire par les mots et les images, qu’elle relirait ou reverrait dans leur complexité, réinvestirait, s’offrant ainsi la liberté – et la responsabilité – de se soustraire aux épidémies normatives et de défoncer les cages. Une presse qui ne m’ennuierait pas serait une presse qui saisit les hystéries ordinaires. Une presse qui me brusquerait, me déstabiliserait, voire me contrarierait. Une presse qui me ferait soupirer d’empathie, de complicité, de curiosité, mais aussi de désaccord, de colère ou de rage.

Créer un espace de contradiction

Cette presse qui détectera ce point de soupir, qui est aussi mon point de résistance, cette presse est à créer avec les moyens et les méfiances du bord. Bon pour la tête se propose d’être ce «média indocile». A cet égard, je partage l’avis de Fred Valet: «Pour rétablir la confiance, un média n’a pas à s’afficher indocile, mais à comprendre pourquoi la population l’est devenue» (Le Matin, 20 mai 2017). Mais je ne trouve pas si maladroit que ça d’accompagner sa résistance d’un slogan «prétentieux»: c’est une manière de créer un espace de contradiction – un espace certes un peu dangereux parce qu’il se dessinera forcément à coups d’essais, bricolages, envies, convictions, mais aussi de maladresses, ratages, dissonances et ratures et ne nourrira pas que des curiosités bienveillantes; et c’est précisément par la création de cet espace de contradiction, une occasion d’écouter cette population dont il est devenu si normal de confisquer les voix.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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