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ACTUEL / Musique

«Le rap, c’est l’artillerie lourde de la philosophie»

V incent Cespedes a toujours eu à cœur de faire descendre la philosophie dans la rue: son dernier clash désobéissant est un rap néorésistant, qu’il signe derrière le blase de VIINCΞ. Le compositeur émérite (orchestres contemporains, musique de séries TV et de ballet), nous explique à la veille de la sortie du premier single, «On n’a pas», comment il mélange ses activités créatrices.

Votre album sort le 13 octobre prochain. Il s’appelle «Microliberté». Pourquoi?

C’est un mot qui se trouve dans les paroles d’un des titres, «Rocket Child»: «Chaque microliberté arrachée au Destin / Est un maxi-pouvoir dans le creux de ta main». Ce rap est dédicacé à mon fils aîné, Timau (4 ans et demi). Il évoque le thème du libre arbitre et de son émergence chez l’enfant, thème trop peu abordé. Une «microliberté», c’est un petit exercice de libre arbitre presque «pur», où le conditionnement parental est le moins présent possible. C’est la liberté d’un bébé, d’un enfant, qui va faire quelque chose par et pour lui, sans avoir besoin d’être mû par un surmoi, un devoir, une tendance inculquée.

Pour répondre plus globalement, il y a deux concepts dans ma vision du monde, deux grandes polarités métaphysiques, qui sont indéfinissables: la vie, dans toute sa concrétude, jusqu’à la chair, et la liberté, dans toute son irrationalité, jusqu’au vertige. C’est pour moi deux impensables qu’il faut pourtant penser. Comment la vie dans sa puissance d’énergie, de déploiement, est-elle capable de s’auto-engendrer, de se régénérer? La vie comme la liberté sont intimement liées à la philosophie, qui est d’abord un exercice de courage, d’engagement, de libre créativité. Être au contact de la philosophie doit rendre plus libre et plus vivant.

Vous n’avez pas peur que VIINCΞ discrédite Vincent Cespedes?    

Je ne réfléchis pas ni en termes de cible ni en termes de crédibilité. Ces raps sont un bout de mon œuvre. Je vise une cohérence interne, globale. La philosophie doit être une prise de risque intellectuelle et éthique capable d’inventer des actes inédits. Le rap est une continuité pour moi, je ne me «mets» pas au rap: j’en fais depuis vingt ans. J’ai écrit de la philosophie parce que j’étais gorgé de rap. En 1995, quand j’écrivais mon mémoire de maîtrise, «Phénoménologie de l’abandon», j’écoutais des groupes comme Assassins, Ministère Ämer, Express D, IAM ou NTM en boucle.

Dans tous mes livres, il y a des pages de rap crypté

Pourquoi cette fascination pour le rap?

Le rap est, pour moi, l’exercice philosophique majeur, son artillerie lourde, plus «fort» (en termes d’impact) que des conférences ou des livres. Des textes condensés qui doivent dire des choses, un mélange de poésie, d’ivresse du dire et de vérités aiguisées. Avec le rap, on plonge dans la matière des mots, de l’émotion et de la raison. Le rap, c’est la répétition mais sans redondance, ce qui correspond à une définition de l’art: l’art doit pouvoir se répéter à l’infini sans lasser. On doit pouvoir contempler du Kandinsky ou du Miró à l’infini, mais sans ressassement. On peut écouter des milliers de fois une bonne chanson sans en épuiser le sens. J’ai toujours traité mes textes comme des lyrics, des textes de rap. Dans tous mes livres, il y a des pages de rap crypté, avec des rythmes et des rimes. Le rap a un réel pouvoir de transformation de celui qui l’écoute. Il est puissamment vivant, incantatoire, incarné, psychophage parfois. Il prend le corps, des tripes au cerveau. Avec le rap, qui souvent dit le bien et dénonce le mal, on est pleinement dans le politique, la poésie et l’éthique. C’est la jouissance des mots qui tournent en boucle façon mantras et deviennent de nouveaux proverbes, de nouvelles expressions idiomatiques. Le rap popularise et crée des trouvailles expressives, jusqu’à faire entrer le nouvel argot et le parler populaire dans les dictionnaires.

Vous mélangez arabe, verlan, langue des jeunes, français standard? Vous revendiquez une langue hybride?

Je suis né et j’ai grandi dans le 93, en Seine-Saint-Denis. J’ai toujours été partagé entre une culture «d’élite» et des amis issus des classes populaires. J’étais le gars qui n’était pas à l’école du quartier, mais qui allait prendre son bus tout seul dès 9 ans pour aller à l’école à Paris. J’étais l’un des seuls amoureux de rap dans mon lycée d’excellence, le seul «zoulou» (comme on disait alors). J’ai écrit des raps sur les tables pendant toute ma scolarité, toujours en grand écart entre la haute et les bas-fonds, le bien-dire et le maldire, la compétition et la marge. Aujourd’hui, vivant en lien avec des ados et des enfants, je circule dans un bain d’hybridité quotidien.

Je revendique aussi l’humour. Dans des descriptions lyriques, je place des mots qui n’ont pas le droit d’être là pour provoquer un saisissement. Prendre langue, et la tordre; éprouver sa ductilité. Bien sûr qu’il y a un rapport arbitraire, conventionnel, entre les mots et le monde. Mais la langue subit une sélection «darwinienne» à travers ses mots, centrée sur l’émotion du sonore. Quand les mots n’expriment pas affectivement, musicalement, ce qu’est la chose, le peuple change peu à peu de mot, sélectionne d’autres synonymes, ajuste le tir pour que les sons touchent au cœur. Il y a une expressivité phonétique, sous-estimée en linguistique; c’est elle que le rap explore magistralement.

La «dévolution»: la révolution par la philosophie et le désir

Vous aspirez à une révolution?  

La révolution à laquelle j’aspire, c’est la «dévolution»: la révolution par la philosophie et le désir. Une sorte de fluidité idéologique du peuple, le fait que rien ne va se cristalliser en dogmes, s’enkyster en catéchismes. Les idées vivantes évoluent au gré des expériences de tous, pas que de l’élite. Des confrontations à des expériences nouvelles produisent des idées nouvelles, naturellement. La bonne santé philosophique de la démocratie, c’est une bonne digestion du monde, qui produit de la culture – production d’un peuple qui vit et qui arrive à penser ce qu’il vit. On ne fait jamais la révolution pour «libérer» des peuples et partager l’argent; sans dévolution restaurée, une révolution ne fait que changer violemment ceux qui dominent. Un jeu de chaises tournantes, parfois sanglant. Le vrai changement, celui qui améliore véritablement notre sort commun, consiste à réveiller et favoriser la dévolution, le courant naturel des pensées des citoyens, évoluant à même la vie. Le rap comme la philosophie participent de cette démocratie dévolutionnaire, de cette dévolution permanente. Dès que le flux d’idées est bloqué, phagocyté, truqué, marqueté, par des médias et des experts à la solde du pouvoir financier, la mobilisation citoyenne, la néorésistance et la révolution apparaissent comme nécessaires pour remettre la dévolution en mouvement.


Lexique

•    La «hess»: de l’arabe, la misère, la galère

•    Le «nel-tu»: verlan, «tunnel»; mais alors que dans le «tunnel» on rentre dans le noir et l’on se noie, dans le «nel-tu», on est déjà entré et l’on voit la lumière au fond; le «u», qui est la voyelle la plus resserrée, brille au loin.

•    «Crari» (du romani «kré rharhi», «tu fais semblant»): faire semblant.

•    «Yolo»: sur le modèle de «yallah», cri de joie et de victoire, acronyme de «You Only Live Once» («Tu ne vis qu’une fois»); dans le texte, cri qui accompagne l’entrée de l’enfant dans la société (la maternelle, ou le monde).

•    «Ours-garou»: parent qui joue à faire peur à son enfant, qui challenge sa peur de façon ludique; le terme questionne l’éducation émotionnelle. 


Précédemment dans Bon pour la tête

Vincent Cespedes: «La philosophie, une arme contre le populisme», par Stéphanie Pahud

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