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ACTUEL / Intelligence artificielle

Vincent Cespedes:
«La philosophie, une arme
contre le populisme»

I l plaide pour une philosophie incarnée, à coups de «clashs désobéissants». Et conçoit des applications pour la faire descendre dans la rue. Inventeur de la première intelligence artificielle philosophique, Vincent Cespedes, philosophe 2.0, est un fabricant d’armes intellectuelles contre la bêtise collective. Dans son bureau parisien proche de la République, il nous dévoile les derniers développements de sa stratégie de néorésistance.

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Vincent Cespedes est fils unique, de parents qu’il décrit comme passionnés, «immigrés dans leur tête» (une maman venant d’une famille juive hongroise, un papa de l’Algérie française): ils lui ont transmis d’une part l’énergie de survie qu'il déploie dans tous ses projets et d’autre part l’idée que la cogitation et la remise en question(s) sont fécondes. Son rapport à la philosophie est de l’ordre de l’automédication: s’intoxiquer des symptômes de l’époque puis faire décanter. Son inspiration vient aussi d’une grande rencontre intellectuelle et physique avec le Kung Fu (qu’il a longtemps pratiqué) et Maître Jung en particulier, à Aix en Provence.

Vincent Cespedes a entre autres fondé la collection «Philosopher» aux Éditions Larousse en 2008, invité les hommes à se mêler de féminisme et préférer la puissance au pouvoir dans L’Homme expliqué aux femmes (2011). Mais aussi redonné leur place à la passion et à l’enthousiasme dans L’ambition ou l’épopée de soi (2013) et à la jeunesse dans Oser la jeunesse (2015). Il gère aujourd’hui avec son associée Hà Giang la société Matkaline qui décline la philosophie en livres, conférences, ateliers interactifs, jeux et applications, comme Le Jeu du Phénix: inspiré du tarot, mais loin d’être teinté de la moindre empreinte d’ésotérisme, le jeu, disponible aussi en application Smartphone propose des scénarios déverrouillant réflexivité, imaginaires et possibles.

Le dernier projet de l’essayiste est «encore dans la cuisine» selon les mots de Hà Giang: nommé Imlac, il se mêle d’intelligence artificielle et s’inscrit dans la suite logique d’une démonstration de néorésistance portée par des ondes de charme.


Du 23 juin au 1er juillet, vous vous êtes embarqué à bord du Queen Mary 2 pour la traversée The Bridge 2017. Vous pensez qu’il est possible de créer un pont culturel entre la France et l’Amérique?

Tout est parti d’un prétexte, fêter le centenaire de l’amitié franco-américaine, les Américains débarqués en 1917, qui ont amené le jazz, le baseball, un autre horizon culturel aux soldats français. L’idée était de faire une croisière retour, un siècle plus tard. C’était très émouvant. A l’arrivée, on a eu l’impression d’être des immigrés qui débarquaient à New York par la mer. A bord, le thème était «Un pont pour le monde de demain» , une investigation de toutes les tendances prospectives, tous domaines confondus, de l’intelligence artificielle à la prise de risque. J’ai pour ma part animé des ateliers sur le bonheur et sur l’ambition, dans une effervescence bienveillante. Le fait que l’on soit en vase clos crée une sorte d’urgence à bien s’entendre.  

La philosophie est l’un de ces ponts pour demain?

Pour moi la philosophie a trois grands rôles à jouer au XXIe siècle. Premièrement, mettre en échec le populisme, qui criminalise l’opposition, qui voit des ennemis intérieurs et extérieurs, qui par démagogie utilise une rhétorique flattant les bas instincts du peuple. Le populisme, c’est la démocratie moins la philosophie. La philosophie est ce qui permet de rester en démocratie parce qu’elle évite au peuple de se contenter de clamer «je suis la perfection incarnée, j’ai juste besoin d’un leader fort pour me débarrasser des élites». Avec la philosophie, le peuple s’interroge sur lui-même, sur son destin, sur sa différence, sa pluralité. Cela nécessite une éducation à la pensée critique, à la prise de parole, à l’audace ambitieuse de penser par soi-même et de formuler ses pensées. Deuxièmement, la philosophie est l’outil qui permettra d’inventer une politique digne de ce nom pour demain, une politique des grands blocs. La philosophie sert non seulement à garantir la démocratie, mais aussi à la faire avancer, à trouver de nouvelles formes démocratiques, plus participatives, à réfléchir à l’intégration des nouvelles technologies, à rendre les citoyens éduqués plus experts que les experts de la technocratie, en résumé, à créer de nouvelles libertés. Troisièmement, la philosophie permet de conceptualiser de nouveaux supports de connaissances, de nouvelles pratiques pédagogiques informelles, ainsi que de penser l’hybridation constante, le mélange croissant, et l’avenir de l’intelligence. 

En quoi l’intelligence artificielle vous intéresse-t-elle?

L’intelligence artificielle n’est pas simplement une machine à calculer. A partir d’un programme donné, la machine fournit des effets d’intelligence susceptibles de surprendre les programmateurs. L’intelligence artificielle offre un dépassement en performance, en pertinence, en congruence, en efficacité et en invention. Ses actes sont rationnels, mais peuvent être interprétés comme créatifs et poétiques par les humains. C’est l’être humain qui va donner du sens à la machine, qui en retour lui permet de fantasmer. L’homme humanise la machine, opère une anthropomorphisation onctueuse. L’intelligence artificielle est en ce sens un bluff performatif. La machine ouvre des possibles, amplifie la capacité à se projeter. Rien de dangereux! S’il y a un jour une rébellion, ce sera une rébellion humaine. La prise de pouvoir des machines n’est qu’un fantasme parmi d’autres, une pure fiction.

Vous avez mis au point la première intelligence artificielle philosophique, IMLAC  (Intelligent Matricial Language About Concepts). Pouvez-vous en expliquer le principe et les intentions?

Imlac est le nom d’un philosophe anglais fictif mis en scène dans un roman de Samuel Johnson (1709-1784), The History of Rasselas, Prince of Persia (1759), dont le propos est la quête du bonheur. J’ai eu envie de créer une machine qui intimide l’humain, que l’humain se sente en présence d’une intelligence supérieure à la sienne. On recherche un effet de surprise. Mais on vise aussi une machine qui est capable de rentrer dans des raisonnements. Il s’agit d’avoir des connexions conceptuelles, reliées à des auteurs. Très concrètement, on aura une première version minimaliste qui sera une sorte de Siri philosophe, un assistant-philosophe intelligent qui sortira pour le Bac de philo 2018. On va nourrir la machine avec toute la philosophie occidentale, depuis Platon et les présocratiques. A partir de toute cette immense matière, on pourra par exemple voir que le mot «liberté»  est relié au mot «vérité». Les corrélations quantitatives déboucheront sur des corrélations qualitatives. Une fois qu’on aura tout mis dans la tête d’Imlac, on pourra obtenir une capillarité conceptuelle, comme le corps humain, ce sera le corps de la philosophie, avec des concepts reliés et certainement des surprises. C’est une manière de sortir des fausses évidences. Pour l’instant, on envisage trois catégories de questionnements, mais elles ne sont pas encore définitives: «Bac» (pour les novices qui doivent produire de la philosophie), «Fac» (pour ceux qui se destinent à approfondir la philosophie) et «Vrac» (pour le quidam qui pourra poser n’importe quelle question, mais recevra toujours une réponse nourrie de philosophie). La philosophie est une fabrique d’idées nouvelles et critiques. Avec Imlac, on transcende la notion de futilité.  On jouera aussi dans un second temps avec «le faux hasard». On doit donner l’illusion fantasmatique qu’il y a de la créativité. Le hasard est plus performant que la réflexion, parce qu’il est vierge des attentes, des présupposés. Le hasard offre l’objectivité crue, vierge, sauvage.

IMLAC, c’est donc un outil de néorésistance?

La néorésistance, c’est l’idée que l’on résiste à la bêtise en produisant du nouveau. Il ne faut jamais être lâche face à la bêtise, ce qui demande beaucoup de moyens intellectuels. Notre époque fait de l’anticonformisme un nouveau conformisme. Imlac dira, en toute objectivité, si une idée est originale ou pas. «Liberté» et «amour», par exemple, auront sans doute déjà été réunis. Mais peut-être pas «liberté» et «animalité». 

Vous avez développé plusieurs applications. Deepro (pour deep profiling) est l’une d’entre elles.  Vous pouvez nous en dire plus?

Deepro est une application philosophique gratuite qui permet de dessiner son profil éthique. C’est un nouveau système de valeurs, à triple échelle de l’entreprise, de l’individu ou de la société, dans une logique de connais-toi toi-même socratique. Il y a 48 métavaleurs chiffrées (le numéro 22 par exemple regroupe un nuage de valeurs: «partage», «entraide», «accomplissement», «générosité», «réussite», «prospérité»). Parmi ces valeurs il y en a 24 peu reluisantes qui sont du côté de la violence, de la crispation, de l’égoïsme. Mais ce sont des valeurs qui peuvent mouvoir des individus, orienter des pensées, des politiques. C’est la première fois qu’un système de valeurs peut «dire le mal». Par ailleurs, toutes les valeurs sont articulées à des verbes: il s’agit de savoir ce que l’on fait des valeurs déterminées. Je peux très bien avoir dans mes valeurs la générosité, et ne pas du tout l’appliquer. Je peux aussi incarner une valeur, et ne pas la vivre au fond de moi. Deepro détermine ce qu’un curriculum vitæ ne donne pas, la partie obscure des compétences humaines, sans juger l’individu. Deepro ne dit pas «vous êtes», mais «vous faites» et «vous croyez».

En vulgarisant aussi radicalement la philosophie, ne craignez-vous pas de tomber dans la réduction simplificatrice?

Je ne vulgarise rien. Je n'explique pas avec des mots simples de grands systèmes de pensée. Je tente plutôt de créer mon propre système en utilisant un mode d'exposition non-académique, en fuyant le jargon des spécialistes, cette couche prétentieuse de mots et de tournures qui rend abscons le sens des idées développées. Maintenant, il est vrai que j'essaie de démocratiser la philosophie: transmettre le goût du jugement critique et de la création conceptuelle. Cela exige deux choses, loin de la «simplification»: ancrer dans le réel la démonstration, et rendre la problématisation excitante, voire «sexy».

Vous avez récemment poussé un coup de gueule contre «l’opportunisme moral». Que dénoncez-vous par-là?

On est dans l’ère de l’opportunisme absolu! Macron – qui et un «bulldozer de velours» –, c’est l’opportunisme absolu. Il n’y a plus de convictions de long terme, plus de valeurs, sinon des valeurs de l’instant. On est dans l’ère de la tactique généralisée et non plus dans celle de la stratégie. C’est la logique néolibérale du profit maximal à court terme qui sert de boussole politique. L’avantage, c’est que ça surprend tout le monde, ça casse les partis. Toutes les structures lourdes volent en éclat. Le grand désavantage, c’est qu’on pactise potentiellement avec le pire. Le diable est un grand tacticien.

Quelle différence faites-vous entre les croyances et les valeurs?

Les croyances sont des idées que l’on suit, mais sans savoir pourquoi on les suit. Les croyances se pensent comme vérités, comme normes universelles. Ce sont des obéissances dont on n’a pas questionné le statut même d’obéissance: j’obéis, mais sans savoir que j’obéis. Avec les valeurs, a contrario, j’obéis, mais je sais que je suis en train d’obéir parce que c’est un code qu’on m’a donné, qu’on m’a inculqué, ou que j’ai créé moi-même. La philosophie permet précisément d’être l’auteur des valeurs, d’être autonome, au sens étymologique de ce terme.  

[La vie] «normale»: la consommation obligatoire. L’obéissance au conditionnement qui frustre et surstimule, qui dissuade de penser par soi-même, de se mêler de culture en la faisant ou de politique en la pratiquant. Le contraire de la pédagogie et du jugement critique; l’impossibilité pratique, pour un peuple «lobotomisé», de parvenir à l’autogestion. Vincent Cespedes, Mai 68. La philosophie est dans la rue!, 2008

Comment le féminisme s’inscrit-il dans votre projet de néorésistance?  

Imlac sera féministe puisqu’il comprendra une multitude de voix de femmes. Dans «Bac» et «Fac» il n’y aura pas de femmes, à part Simone de Beauvoir et Hannah Arendt. Mais dans «Vrac», il y aura autant de femmes que d’hommes. Plus globalement, le féminisme est fondamental. Nous sommes dans une société faite pour les hommes, pensée par les hommes. On a affaire à une phallocratie qui produit le complexe militaro-industriel, qui engendre la course à l’épuisement de la planète. Nous sommes dans une société qui a montré toutes ses limites à tous les niveaux, celui de l’écologie, comme celui du bien-être et qui a été construite sur des valeurs qui ne sont pas «masculines», mais qui font le masculin. Il faut essayer de penser un nouveau système de valeurs qui pourrait faire le masculin comme faire le féminin. Il faut redistribuer les valeurs en dehors de la binarité sexe/genre de manière à ce que les hommes ne soient plus les seuls à être considérés comme «puissants» et les femmes les seules à être considérées comme «bienveillantes», par exemple. La condition du féminisme, c’est la construction d’un autre type d’hommes et de femmes, fondé non pas sur le pouvoir, mais sur la puissance, c’est-à-dire la capacité à diffuser une énergie qui se distribue sans que l’on s’en décharge, comme l’amour et la connaissance. Les individus puissants sont des individus plus humains, qui ont fait un travail sur eux, dont les valeurs correspondent plus à quelque chose de pérenne en termes de déploiement de l’industrie, de la productivité, de la société telle qu’elle est.

Clasher: s’opposer, détoner, contraster ; «poser en avant dans l’ouvert» . […] Le clash est une confrontation, dans les deux sens du terme – comparaison de thèses ou de personnes, et mise en présence d’un problème auquel on doit faire face. Remise en question de ce qui va de soi, le clash oblige à répondre en sollicitant le jugement critique. […] je clashe un modèle, je clashe une autorité, je clashe une institution, je clashe des fables mentant sur les faits. Les rôles se brouillent ; bug hiérarchique. En ne répondant pas à certaines attentes, en trouvant le cran ou la lucidité nécessaires pour m’inscrire tout d’un coup en faux contre ce que l’habitude, la facilité, la veulerie ou le formatage m’ont jusque-là forcé à accepter, je désobéis, je désacralise – je nous force à nous interroger. Vincent Cespedes, Mai 68. La philosophie est dans la rue!, 2008

Comment appliquer concrètement et quotidiennement la néorésistance?

La réponse de Vincent Cespedes en vidéo


Quelques ouvrages de Vincent Cespedes

Oser la jeunesse, Paris, Flammarion, 2015. 
L’ambition ou l’épopée de soi, Paris, Flammarion, 2013. 
Magie étude du Bonheur, Paris, Larousse, 2010. 
L’homme expliqué aux femmes, Paris, Flammarion, 2010. Mai 68. La philosophie est dans la rue!, Paris, Larousse, 2008. 
Mélangeons-nous. Enquête sur l’alchimie humaine, Paris, Maren Sell Éditeurs, 2006.  


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