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A vif


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Encore un petit effort, messieurs-dames, et vous allez battre le record de Berlin. Vous souvenez-vous? Le nouvel aéroport Berlin-Brandebourg inauguré en 2020, devenu la risée de l'Allemagne et de l'Europe suite à une cauchemardesque succession de couacs qui ont étalé le chantier sur quatorze ans.



Berlin, 3,7 millions d'habitants. Lausanne, 430’000 habitants en comptant large. Sa gare aux allures de camp retranché dont la modernisation, commencée en 2021, durera jusqu'en 2034, nous dit-on aujourd'hui. Treize ans de chantier, personne ne pouvant assurer que le nouveau délai sera tenu.

Personne. C'est le mot-clé de ce pitoyable vaudeville technico-politique. A qui demander des explications, des comptes pour les inévitables surcoûts qu'il engendrera? Les CFF et l'Office fédéral des transports se renvoient la balle depuis plus d'un an. Il y a, dit-on, un souci de statique et de sécurité dans le projet présenté (les responsables ont eu plus de dix ans pour le peaufiner). Veut-on en savoir plus? Les CFF dévient vers les bureaux d'ingénieurs mandatés… qui renvoient aux CFF. Motus et bouche cousue, on paie assez de communicants pour ne rien dire! Le bon peuple se satisfera d'une lapalissade vaseuse: le chantier lausannois est «très complexe».

Sans blague? Parce que celui de la gare de Zurich – plusieurs étages en souterrain à proximité immédiate de deux cours d'eau – ne l'était pas, peut-être? Il a été mené à bien il y a belle lurette, en même temps que le projet Rail 2000, qui a accéléré la vitesse commerciale des trains entre Zurich et Berne à 170 km/h. Celle du trajet Berne-Lausanne reste limitée à 90 km/h. Les CFF promettaient de l'améliorer grâce aux nouveaux trains pendulaires plus rapides dans les courbes. Mais non: après moult pannes et retards, là aussi, les CFF ont piteusement admis que ces trains ne pourront pas circuler plus vite. Quant à l'axe Lausanne-Genève, paralysé au printemps dernier par une simple excavation sous les voies, les voyageurs entassés savent-ils que le trajet prend un peu plus de temps en 2022 qu'il y a un siècle?

Incompétence à tous les étages, sous-investissement. Notez qu'il serait faux d'en déduire que les CFF dédaignent la Suisse romande: ils s’y intéressent beaucoup… quand il s'agit d'immobilier. Entre Morges et Lausanne, les grues s'agitent en tous sens sur les chantiers de terrains appartenant à la régie fédérale. Là encore, les citoyens-contribuables savent-ils que ces vastes zones longtemps gardées en réserve pour d'éventuelles voies de garage (les CFF étant très gourmands et peu partageux en la matière) leur ont été offertes par la Confédération, notamment pour contribuer au renflouage de leur caisse de pension? Les retraités du privé n'ont pas eu cette chance.

Lente à réaliser le potentiel de ses hectares inoccupés, la régie s'y est mise hardiment ces vingt-cinq dernières années. Cela coïncidait avec le nouveau mantra des urbanistes: densifions le bâti le long des axes de transports publics, près des gares. Jackpot pour les CFF, en particulier dans l'ouest lausannois. Leur coup de maître fut d'échanger un méchant cul-de-sac en triangle coincé entre l'avenue Ruchonnet et les voies ferrées de la gare lausannoise avec une belle bande constructible à Malley où surgiront deux tours, un profitable ensemble bureaux-commerces-logements.

Malley, où d'anciens conseillers d’Etat racontent comment ils durent batailler pour arracher aux CFF une halte minimaliste qu'il a d'ailleurs fallu compléter récemment. Quant à Lausanne, le coûteux «pôle muséal» récemment terminé restera enchâssé pendant plus de dix ans dans les cabines de chantier, animé par un bal de camions et bulldozers. Tu parles d'une carte de visite.

C'est dans ce contexte qu'il faut situer la gestion calamiteuse de la mise à niveau de la gare de Lausanne. On pourrait hausser les épaules en se disant que les visiteurs de la «capitale olympique» pesteront contre cette ville-chantier qu'ils s'empresseront d'oublier, et que les Lausannois survivront. L'affaire dépasse pourtant l'irritation locale en ceci qu'elle signale une décadence, lente mais perceptible dans ce secteur comme dans d'autres – la crise énergétique par exemple. Il fut un temps où les Suisses étaient fiers de leurs chemins de fer, comme de leurs ingénieurs. Ponctualité des premiers, vision et qualité des seconds. Or le service des CFF se dégrade (à l'exception, soyons justes, du nombre de liaisons à disposition sur la majorité des lignes), la fluidité décisionnelle entre ingénieurs et politiques semble appartenir au passé.

L'heure est à la dilution des responsabilités, aux «task force» palliant la mauvaise communication entre services, aux rapports d'experts permettant aux uns de se défausser sur les autres – ce ballet à peine dérangé par les molles protestations d'élus qui ne maîtrisent ni les dossiers, ni les exécutants.

Après le nouveau report du chantier de la gare à Lausanne, la conseillère d’Etat Nuria Gorrite a remercié au téléjournal la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga de bien vouloir lui accorder une audience urgente pour recevoir une délégation romande. On se pince. Trois siècles après la mort du bon et naïf Davel, nous voici revenus au temps où les notables-sujets vaudois se rendent à Berne faire des ronds-de-jambe… Simonetta Sommaruga, tout en acceptant le principe d'une rencontre, a déjà fait savoir que pour elle, les questions de sécurité priment sur le reste. En clair: je ne peux pas grand-chose pour vous. Sur ce dossier comme sur d'autres, la gentille ministre promène son regard navré.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

5 Commentaires

@markefrem 14.10.2022 | 08h01

«Critiquer à tout-va est dans l'ADN de ce support, ne positivons surtout pas ! Prenant le train très régulièrement, j'avoue mon admiration pour Nos CFF, même si la perfection est inatteignable, bien évidemment. Sachons apprécier notre enviable situation.»


@jjbru 14.10.2022 | 10h31

«Je vous propose d’aller faire un petit detour a Zurich: meilleur RER de Suisse, achevé il y a plus de 12 ans, je ne parle pas de la gare, qui est d’un concept avant gardiste et qui fonctionne.

Ces suisses allemands , que certains ici regardent avec un sourire bienveillant , ou un peu de jalousie , eux ils osent.
L’innovation, la recherche de l’excellence, les nouveaux concepts architecturaux. L’EPFZ est la meilleure université continentale, ce n’est pas par hasard.

Pendant que les romands pleurent depuis plus de 10 ans pour les liaisons lausanne geneve, les bernois et zurichois ont élargi leur liaison autoroutière a 6 pistes, et contourné Zurich et Berne, de façon exemplaire.
Alors je pose la question : les romands défavorisés ? Ou des projets mal aboutis, des demandes à Berne non étayées , ou plus mal ficelées que celles des suisses allemands? Ou manque de vision? Comme l’ont expliqué récemment ceux qui ont distribué la manne ferroviaire pour les 10 ans à venir? Les problèmes d’ingénieurs mis en avant pour justifier les retards à Lausanne sont navrants, pour rester courtois et académique.
»


@Bogner Shiva 212 14.10.2022 | 11h32

«Des noms !
Les noms et leurs responsabilités dans ce scandale technico-politico-financier ! Oui on va trouver souvent les trois étroitement liés, j'en suis sûr ! Juste une fâcheuse habitude Romande inacceptable !
A qui profite cet énième marais où s'enlisent les nombreuses molles questions légitimes que l'on pourrait éventuellement se poser ? Et quand elles sont posées ( quelle audace ! ) des réponses pareilles aux bulles nauséabondes qui s'élèvent quand on s'aventure dans ce bourbier, rappelant que dans les marais il y a des sables mouvants où il est très facile de se noyer ... A QUI ?
D'où proviennent les finances de ce projet pharaonique ? Dans quelles "poches" cet argent se déverse sans aucune vérification sérieuse ? Quel budget DEJA dépensé et futur a été versé aux multiples intervenants tant techniques que politiques ? Il va bien quelque part cet argent ?
Voilà les vraies questions à poser aux instances (ir)responsables de ce projet ! Mais qui va s'y risquer ? Quand on patauge dans la boue on s'en met partout !
Et surtout constater que dans certaines régions de Suisse, toujours les mêmes d'ailleurs, il y a des gens compétents et professionnels à qui on ne peut tout simplement pas raconter n'importe quoi ! Et quand on voit l'efficacité dans certaines régions alémaniques ... C'est quoi la recette ?
Je vois un parallèle criant avec le projet de parking sous-terrain, qui aurait dû être construit en face de la gare en lieu et place de celui surchargé actuel , projeté depuis plus de 20 ans dans la 2 ème ville (?) du Canton, Yverdon !
Projet régulièrement remis sur la table au gré de la mégalomanie à géomètrie variable des élus PLR de cette ville ! Des études inutiles innombrables, des mandats en veux-tu en-voilà, même une maquette présentée en grande pompe (funèbre ?) des séances d'informations publiques, bref un énième gouffre financier impossible à chiffrer...bien sûr !
Et il est bien clair qu'au vu de la situation environnementale qui prévaut depuis un certain nombre d'années dans les villes, 10 ans , 15 ? qui tends à chasser les bagnoles en périphérie, ce serpent de mer Yverdonnois aurait depuis longtemps dû être abandonné ! Mais qui va tuer la dinde aux oeufs de platine ?
Madame Sommaruga, qui à l'air d'être sortie de sa douche :-) prends très à coeur la problématique et promet de lui porter toute sa confédérale attention, entendu ce matin sur la 1ERE...et ben..., je pense que d'ici que ce projet soit débloqué, elle va pouvoir se doucher avec son déambulateur !
Qu'est-ce-que j'aimerais une fois écrire un commentaire joyeux, optimiste et confiant sur notre espèce quand à la possibilité de vivre dans un monde dans lequel il n'y a pas besoin de se méfier de la bouffe, de la grande distribution, de l'agro-alimentaire, de la chimie, des banques, du bizness, de la probité des politiques et dirigeants etc etc ...pas vous ?»


@Bogner Shiva 212 14.10.2022 | 11h34

«@jjbru , je vous rejoins complétement dans mon com à venir :-)»


@Chan clear 28.10.2022 | 10h04

«Prenant le train régulièrement, peut-être que tout ceci est dû aussi à une pression démographique difficilement contrôlable par les politiques. Le citoyen lambda a pas toujours le temps et la force de devoir se mêler des batailles internes aux services publics et subventionnés par la confédération, si seulement chacun faisait ce qu’il a à faire et pratique la méthode «  Kiss » apprise en suisse allemande: keep it short and simple, dommage que ce soit en anglais mais voilà…A force de parler de nous comme «  le public » , nos autorités , vaudoises en l’occurence nous donnent l’impression d’assister à un grand spectacle .»