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CULTURE / Livre

Un roman qui répugne avec plaisir

C ’est presque avec un sentiment de dégoût pour l’humanité qu’on ferme ce roman. Et puis finalement, pas vraiment: arrosé d’un peu de Cognac à 8h le matin et recouvert de désir, tout peut être avalé. «Aux noces de nos petites vertus» est le genre de roman qui fait aimer la mélancolie suintante. Probablement parce que l’écriture est lumineuse.

Dans ce premier roman du jeune auteur, Adrien Gygax, on nous parle de trois amis qui partent en Macédoine pour un mariage: Georges, Paul et le narrateur. Un bien mauvais timing pour ce dernier, qui sort d’une rupture amoureuse: «Depuis quelque temps, ce qui me faisait le plus de bien, c’était le malheur des autres», annonce-t-il après un repas au restaurant lors d’une escale en Grèce. Il n’arrive pas à se défaire de cette amertume. Chaque expérience positive est mêlée de sentiments contraires: «C’était un moment très agréable qu’on passait là [dans ce restaurant], un de ceux qu’on échoue toujours à apprécier sur commande». Chose étonnante, il ne se dit pourtant pas malheureux.

Arrivé en Macédoine, malgré quelques bières et les «tord-boyaux du patron», la béatitude reste nauséabonde: «On a bu avec un large sourire flanqué sur la tronche qui nous collait à la peau tels ces tatouages qu’on fait aux porcs avant de les amener à l’abattoir». Il ne vont pourtant qu’à un mariage: un événement relativement courant lorsque l’on a entre 25 et 30 ans, l’âge du narrateur.

Elles s'achètent pour 20 euros

Empêtré dans son esprit contorsionné, tout y passe: les invités qui dansent ressemblent à des automates, «on aurait dit que le clown avait tiré sur les ficelles»; les cochons grillés ennuient le narrateur au possible, «je n’attendais pas de la bouffe qu’elle me divertisse, je voulais juste qu’elle me remplisse pour pouvoir boire davantage et m’éparpiller encore un peu plus loin»; et puis, sans transition, les femmes. Elles s’achètent à coup de 20 euros, mais elles comprennent les hommes, même quand ils piaillent:

«C’est pour ça qu’elles existent, les femmes. Pour aimer les hommes d’abord, pour les détruire ensuite, et finalement pour les écouter. Il n’y a guère que les femmes et les sourds qui savent écouter un homme se plaindre, qui tolèrent la misère quand elle les dépasse. Face à la faiblesse des autres, l’homme devient prédateur et la femme se fait proie.»

La proie ce soir-là, c’est Gaïa, cette jeune femme aux lèvres charnues et au petit nez retroussé. Les heures passent et au petit matin, lui, Georges et Gaïa se retrouvent et partent pour Istanbul. Leur fuite se fait naturellement, comme si elle était écrite. Et les jours passent, entre bière et jeux d’échecs; plaisir et ivresse. On le sent, lui, presque sauvé dans le lit de Gaïa. Il s’est pardonné, un peu du moins, même s’il partage cette délicieuse déesse avec son ami Georges.

Toute montée a sa descente

Rien n’est pourtant si simple et personne de reviendra vraiment entier de cette aventure.

«J’ai fondu sur le sol sans effort ni retenue. Tout de moi a dégouliné vers le monde sans gravité, par petites explosions sensorielles et dans toutes les directions. On en a mis partout, moi et le monde; dans l’herbe brûlée, sur les arbres qui portaient tout le soleil en haut de leurs feuilles, sous les jupes des filles qui dansaient sur l’eau, derrière les mâts des bateaux qui piquetaient la mer, et au fond du bec des oiseaux qui attendaient que ma chair cuise dans mon sang.»

Les questions du narrateur sont imagées, parfois gênantes et déroutantes. Que pensent les autres membres de ce couple à trois? On ne le sait jamais vraiment et c’est bien la clef de l’histoire. On tourne les dernières pages avec un sentiment de dégoût. Mais on pardonne: personne n’est fait que de vertus.


Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, le cherche midi, 2017


Des livres Bon pour la tête

L’Espagne des profondeurs en trois récits, par un Valaisan, par Jacques Pilet

Une mère à la mer, par Yves Tenret

Metin Arditi et Richard Ford, ces grands orphelins, par Isabelle Falconnier

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