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CULTURE / Histoire

L’Espagne des profondeurs en trois récits, par un Valaisan

O n ne comprend rien à l’Espagne sans l’histoire. Rien des drames d’aujourd’hui sans se souvenir de ceux d’hier, infiniment plus sanglants. Bien sûr la terrible guerre civile du 20e siècle qui l’a fracassée. Mais aussi le passé plus ancien que rappellent partout tant d’œuvres d’art, tant d’églises, tant de palais mauresques. L’écrivain valaisan Christophe Gaillard, enseignant de son état, marié depuis 22 ans à une Madrilène d’origine andalouse, a plongé, erré, rêvé dans cette Espagne des profondeurs. Il publie un livre composé de trois récits sous le titre énigmatique: «Boadbil et la Femme qui pleure». On y devine ses propres parcours initiatiques offerts au lecteur, averti ou non, pour mieux percevoir l’intensité de ce pays, dans ses différences, ses blessures et ses désirs.

Le premier texte invite à la découverte d’un génie emblématique de cette culture chargée de violence et de sensualité: Luis Bunuel. Le narrateur évoque ses films mais raconte surtout des rencontres, réelles ou imaginaires, avec ceux qui ont approché ce personnage emporté dès l’enfance par la révolte, appelé à utiliser le cinéma comme une arme subversive. Pour aller toujours plus loin. Il cherchait, dit-on, des œuvres qui «brisent la mer gelée en nous» selon le mot de Kafka. Pousser la sexualité aux confins de la dramaturgie: «J’ai assez dénoncé l’hypocrisie des prêtres et des jocrisses devant le péché de chair, et pourtant je déteste l’érotomanie qui n’a absolument rien à voir avec l’érotisme.»

On devine une clé de compréhension de la culture espagnole dans cette citation: «Notre folie, plus que notre bêtise, me semble être la seule chose intéressante à filmer.»

Ce créateur impétueux, athée et pétri de références religieuses, a fasciné l’auteur qui tente d’exprimer son émoi au travers de divers truchements pas toujours convaincants. On eût aimé qu’il fasse entrevoir sans artifices narratifs le vertige où nous précipitent Don Luis et son œuvre.

L’Espagne riche de la Catalogne, riche de l’Espagne

Christophe Gaillard se dévoile davantage dans le deuxième texte. Un chercheur s’est mis en tête d’établir l’influence de l’art catalan des siècles passés sur Picasso. Il rencontre une femme, Vera, qui le séduit et nous séduit à chaque page. Ô sublime féminité espagnole? «N’importe où, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il y a une manière de marcher la tête haute, les épaules droites, le bras digne, qui sait nous embellir. Personne ne nous dit pourquoi il n’y a pas dans les pays latins cette crainte devant la vie qui se fait et se défait, mais cette acceptation puissante, lumineuse de la joie et des larmes, qui s’inscrit dans la chair et nous pousse à danser la douleur avec la dignité des Gitans.»

Le couple sillonne la Castille, pousse vers Saint-Jacques de Compostelle. Vera – comme le Valaisan? – «a tété la mamelle de notre sainte mère l’Eglise» mais se dit «incapable de croire». Capable et désireuse cependant de capter la vibration silencieuse à l’intérieur des cathédrales et des monastères.

Leur parcours d’amour, le leur et celui des lieux visités, se prolonge en Catalogne. Beau récit d’une découverte: l’église romane (du 12e siècle) de San Esteban à Abella de la Conca (province de Leida). Dans un village désert. Une vieille un brin acariâtre, un vieux curé bienveillant, un chat, des pierres sur la route et de l’herbe entre elles. Les deux derniers habitants n’ont jamais voulu suivre ceux qui s’en allaient vers la modernité.

Que pense donc Gaillard du psycho-drame indépendantiste en cours? Il laisse entendre qu’il en souffre. Car pour lui, l’Espagne est riche de la Catalogne et la Catalogne riche de l’Espagne, toutes deux bien plus entremêlées que ne le disent les simplificateurs séparatistes. Intimement nouées entre elles par les destinées communes et les blessures, par le brassage des hommes et des femmes.

Dans cette Andalousie des Musulmans, des Juifs et des Chrétiens...

La dernière partie du livre aborde les cicatrices du passé, lointaines et présentes, au fil d’un portrait de femme. La jeune et belle étudiante Inma qui écrit un roman sur Boabdil, l’émir de Grenade, chassé sous la pression des Catholiques de la reconquista, parti sans résistance de son palais. Avec sa mère qui, selon la légende, lui aurait dit: «Pleure comme une femme pour un royaume perdu que tu n’as pas su défendre comme un homme.»

Inma et son compagnon ne cessent de s’interroger sur ce méli-mélo de religions, dans cette Andalousie des Musulmans, des Juifs et des Chrétiens. Qui au fil des siècles s’entendaient et se déchiraient tour à tour. Mais Inma vit au présent, elle danse dans la nuit, elle s’enivre au parfum des fleurs d’orangers, des fumées du tabac, des effluves vineuses. Avec sans cesse, sur son visage et son corps, les passages intenses de la joie et les frissons de la peur. Car la violence est toujours si proche. Au bout du bal qui finit mal. Au détour de la route abordée trop vite.

L’éditeur a bien fait de conclure le résumé du livre par cette phrase: «La femme qui pleure, c’est l’Espagne!»


Boabdil et la Femme qui pleure, de Christophe Gaillard, éditions de l’Aire (2017), 228 pages.

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