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CULTURE / Le sexe sans eros

Le corps dans la Collection de l'Art Brut

P our rendre visible son immense collection, la Collection de l'art brut propose des biennales autour de thèmes soigneusement choisis. «Le Corps» succède à «Véhicules» en 2013 et «Architecture» en 2015, autant de sujets d'obsession des auteurs d'art brut. Et même si le sexe est partout présent dans l'exposition, la créativité crue de ces êtres en marge échappe curieusement à l'érotique et à la vulgarité.

Le corps, piège et échappatoire 

Le Corps (jusqu’au 29 avril 2018 à la 3e biennale de l’Art Brut à Lausanne) aborde la représentation que se font les auteurs de l’art brut du corps. On est très loin des canons de l’esthétique de l’art occidental et de la sensualité. Le rapport au corps est ici très complexe, cette enveloppe charnelle dont l’individu ne peut pas s’échapper et qui, dans le cas de ces auteurs, est à la fois un siège/piège et l’objet de leur créativité.

Il est toujours cruel de porter notre regard sur des œuvres qui n’étaient pas destinées à être vues et encore moins à être présentées ensemble avec d’autres créations sur le même thème. Mais le travail du curateur Gustavo Giacosa surprend dans sa justesse car à l’intérieur du sujet, il nous livre des pistes qui effacent les comparaisons: métamorphoses, cercles magiques, miroirs, mort…

Giacosa vient d’un monde qui a le théâtre dans les tripes et cela se sent. Formé à l’école de Pippo Delbono – ce chantre d’une humanité généreuse et assassine – Giacosa est également acteur, metteur en scène et chorégraphe. Il s’intéresse depuis longtemps à la relation entre la folie et l’art.

Art brut et «neuve invention»

Les pièces qu’il a réunies à Lausanne ne peuvent pas toutes être qualifiées d’art brut, car des intrus de la «neuve invention» y trouvent également leur place, des artistes un peu dérangés qui avaient conscience de faire de l’art et cherchaient l’approbation.

Cette biennale partage avec celles qui l’ont précédée les rapports impossibles, imaginaires ou interdits pour ces êtres souvent privés d’une vie normale, mais elle nous pousse encore plus loin, car la thématique du corps échappe difficilement à la violence.

Nous avons à faire à des personnes qui n’ont peut-être pas vécu une perte de virginité banale ou poétique. Le monde dans lequel nous entrons est celui des fantasmes et des représentations fantasmagoriques, à la différence près que l’absence d’érotisme fait ressentir la frustration terrible de ces individus le plus souvent sans partenaires.

Auteurs remarquables

Mais ce n’est pas une raison de ressentir de la pitié. Il y a dans les gestes artistiques un formidable assouvissement, mais également du romantisme (Aloïse), du mystère (Johann Hauser), de l’idéalisation (Sylvain Fusco), de la bestialité (Vojilsav Jakic) et une incroyable beauté (Rosemarie Koczij).

Et surtout, il y a Josef Hofer dont les corps décharnés sculptés par des lignes renvoient à Egon Schiele. D’autres fantômes se baladent d’ailleurs dans l’exposition, comme Botero, Victor Brauner, Soutter et Klimt, ce qui fait dire à l’auteur de ces lignes que la définition pure et dure de l’art brut (un art vierge, sans influence), ne veut plus rien dire.

A noter la présence dans un cénacle, à l’écart de regards trop tendres, de la collection de tatouages rassemblée par Jean Dubuffet en 1940 auprès de la Police de Paris et qui comprend des cuirs de peau prélevés sur des cadavres, seule fausse note de l’exposition, sachant aujourd’hui ce que Dubuffet en 1940 ne savait pas encore.

Le corps, élément indispensable à notre existence, devient pour ceux dont la tête vagabonde, un objet de voyage dans la créativité. 300 dessins, peintures, sculptures, photographies et créations textiles à l’Art Brut nous le rappellent.


Collection de l’Art Brut à Lausanne, 3e Biennale de l’art brut: Corpsdu 17 novembre 2017 au 29 avril 2018


Visite du 4 mars

Dans le cadre de Programme Commun, le festival lausannois des arts de la scène, Gustavo Giacosa donnera une visite guidée à 13h, suivie au Théâtre Sévelin par une conférence intitulée Ceci n’est pas mon corps de 14h30 à 16h.


Ernst Kolb à la Collection de l’Art Brut

Ne pas manquer dans l’attique du musée la découverte des portraits et compositions stupéfiants, pour la plupart au stylo de bille, d’Ernst Kolb (1927-1993), boulanger, citoyen et artiste (jusqu’au 17 juin 2018).


Précédemment dans Bon pour la tête

L’art brut, au bord de l’extinction?, par Michèle Laird

Ce qu’il faut savoir de l’art brut, par Yves Tenret

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