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CULTURE / art brut 1/2

Ce qu’il faut savoir de l’art brut

L ’art brut a la cote, tant auprès des collectionneurs que des visiteurs des musées. Un succès qui, paradoxalement, pourrait le déprécier plus qu’il ne le célèbre. Le «Que sais-je?» qui vient de paraître sur le sujet ouvre d’intéressantes pistes de réflexion qui, au-delà de l’art brut, réinterroge l’essence de l’art dans sa totalité. Par Yves Tenret, critique d'art et écrivain vivant à Paris.

L'art brut a enfin son Que sais-je? Est-ce le début de la fin? Sa page Wikipédia, à cet art déviant, a quelque chose de consternant: elle grouille d'universitaires de tous poils. Ce qui, vu les prémisses violemment anti-intellectuels de Jean Dubuffet, semble un peu aberrant. Les psychanalystes, et pas les moins pédants, se ruent à son chevet. Partout s’ouvrent des lieux, plus ou moins bâtards, qui lui sont consacrés.

Alors que cet art est avant tout un art populaire. Populaire comme ses producteurs et comme une partie de son public. S’il peut être admiré par les habitués des expositions d’art contemporain, il est surtout remarquable du fait que, dans certains endroits, il draine des gens qui n’ont pas pour habitude de fréquenter les lieux où les diverses expressions plastiques sont sacralisées et transformées en biens symboliques.

L’expression confisquée

Contrairement à ce que prétendent les psys, l’art brut n’est pas la douleur qui se donne à voir, mais l’expression. Cette expression que l’on confisque à la majorité de la population en la cantonnant à des tâches répétitives quand c’est n’est pas au plus régressif des assistanats.

Ce que les gens du peuple voient dans l’art brut, c’est comment certains d’entre eux ont réussi à contourner le système pour réussir à s’exprimer malgré tout. Il en est qui ont payé cher cette volonté d’exister à tout prix. Mais pas tous: le Facteur Cheval, par exemple, dont une vue du Palais idéal orne la couverture du Que sais-je?, a vécu toute sa vie en liberté et au grand air.

L’art de ceux qui ne savent pas qu’ils font de l’art

Que savons-nous d’autre de l’art brut? Le texte de la quatrième page de couverture du Que sais-je? explique: «L’art brut, c’est l’art de ceux qui ne savent pas qu’ils font de l’art. Baptisé ainsi par Jean Dubuffet, il trouve ses origines à l’asile psychiatrique, dans des productions que l’on appelait autrefois l’«art des fous». Longtemps méconnu ou associé à tort à l’art-thérapie, l’art brut est aujourd’hui l’objet d’un engouement croissant, tant chez les amateurs que chez les collectionneurs, dans les galeries, à la FIAC ou au musée. Ni art singulier, ni art naïf, l’art brut est par définition hors normes. Il ne peut donc être appréhendé que par des voies détournées. C’est ce à quoi s’emploie Emilie Champenois, qui nous emmène à la rencontre d’autodidactes aux créations fascinantes et dont l’inquiétante étrangeté nous dit assurément quelque chose de notre propre solitude et des sombres tourments de notre propre inconscient.»

Emilie Champenois, l’auteur, est psychologue clinicienne, psychanalyste et membre fondateur du Collectif de réflexion autour de l’Art Brut. Ayant réalisé un Diplôme d’Etudes Approfondies sur le sujet, elle a synthétisé ce travail en 120 pages, imaginant s’adresser à quelqu’un qui ne connaîtrait pas l’art brut. Sur la radio parisienne Aligre FM, elle a expliqué sa démarche.


INTERVIEW RADIO Yves Tenret, critique d'art et écrivain vivant à Paris, a reçu Emilie Champenois sur Aligre FM. 

Peinture du corps

Au-delà de la forme un peu académique de son livre, elle considère l’art brut comme une peinture du corps. «Du corps et de corps», dit-elle. Ce que Dubuffet résume par: «une peinture doit faire claquer des dents». Emilie Champenois aime cette formule car elle rend au spectateur un aspect actif. «Lacan appelle ça la pulsion scopique, précise-t-elle. On a donc une peinture qui serait active sur les sens mais aussi sur le corps. La pulsion scopique, c’est rendre une fonction active à l’œil. C’est la différence entre le voir et le regarder. Si je regarde, c’est que ça me regarde.» Nous voilà à l’inverse de l’attitude habituelle face à la peinture classique: contemplative, à effet ataraxique.

Le Musée de l’art brut de Lausanne

En 1979, avec un camarade, nous avions produit et publié un travail fouillé sur l’art dans le canton de Vaud, Une Vie d’artiste dans le canton de Vaud, 1967-1978. Michel Thévoz venait d’ouvrir le Musée de l’art brut et nous l’avions interviewé.

Ses réponses furent surprenantes. A la question: «Quelle est la vocation primordiale du Musée de l’art brut?», il avait répondu: «C’est paradoxalement de mettre ce terme du Musée entre guillemets, c’est-à-dire de faire travailler la contradiction ou la contestation que le fait même de l’art brut introduit dans notre système des beaux-arts. Et puis, primordialement, c’est de conserver ces œuvres et de les montrer au public. Mais j’insiste sur cette première vocation. L’art brut n’est pas assimilable au même titre qu’une école d’art dans le musée, c’est une mise en cause du musée, c’est une mise en cause du système des beaux-arts tel qu’il s’est institué dans notre société.

Les bourgeois d'un côté, les gens non-cultivés de l'autre

Concernant le public du musée de l’art brut, Michel Thévoz précisait: «Il y a deux publics facilement distinguables. Il y a celui qui est coutumier des musées, cultivé et bourgeois, qui se sent remis en cause et réagit de manière stéréotypée. On reconnaît ce public au fait qu’il se met immédiatement à disserter sur l’art brut en général. Il expose sa grande ouverture d’esprit en accueillant positivement les œuvres, en s’enthousiasmant même, mais pour arriver à la conclusion que ces auteurs sont dignes de figurer à côté de Picasso ou de Matisse, ce qui est une mauvaise compréhension de la chose. Le public non-cultivé, on le repère immédiatement au fait qu'il manifeste une compréhension souvent manuelle: comment s’y est pris l’auteur d’art brut pour faire cela, quel est son système de figuration. Surtout, il y a chez ce public-là la conscience d’une différence totale de l’art brut par rapport à l’art culturel. Les gens non-cultivés ressentent qu’ils ont un accès immédiat à cela, qu’ils pourraient le faire, en tout cas qu’ils n’ont pas besoin de références culturelles.»

Une mise en forme à inventer

Dubuffet, lui, dans Asphyxiante culture, écrit: «Entre la sécrétion mentale et la production d’une œuvre qui la restitue et la transmette, il y a, c’est bien vrai, une très difficultueuse opération de mise en forme que chacun doit inventer telle qu’elle convienne à son propre usage.»

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a chez ces artistes quelque chose de têtu et de compulsif. Quelque chose de l’ordre de la tension et de l’effort, ce qui est la définition même que donne Lacan de la jouissance. Et ce quelque chose est offert au plus grand nombre.

La Halle Saint-Pierre, sous le Sacré-Cœur à Paris, en fait la démonstration flagrante depuis deux décennies. Les gens simples qui y vont constatent qu’on a confisqué à la population ses capacités créatrices. La division des tâches, la spécialisation font que les gens sont privés de toute activité artistique. Nous vivons dans un monde sans rituel et là, dans l’art brut, il y a du rituel, une créativité, peut-être folle mais sans complexe.

L'inconscient se dévoilant

Pour ma part, je pressens clairement les filiations: l’invention de la préhistoire, Lascaux, tout ça serait à réinterroger, comme le graffiti chez James Ensor et chez George Grosz ou le livre de Brassaï avec la préface de Picasso… Et dans la pratique de Dubuffet lui-même: ses propres peintures d’après-guerre, ce que Francis Jeanson nomme hargneusement le cacaïsme… Le cadre, l’orchestre, le décor, le peuple sauvage, l’institution: tout se met en place. Dubuffet se fâche avec Breton, adieu littérature, un nouveau continent, tout intérieur, un art des catacombes de l’inconscient se dévoile à nous. Il était là depuis toujours mais on ne le voyait pas!

Et c’est là que le Que sais-je? d’Emilie Champenois, en ce qu’il nous permet de tout requestionner à nouveau, marque un tournant.

Authentique ou pas?

Jean Dubuffet, par exemple, en luttant contre ce qu’il nomme l’art frelaté et en cherchant de l’authentique, refuse l’appellation à Anselme Boix-Vives parce que celui-ci est exposé dès le début dans une galerie parisienne et que le rapport marchand semble à Dubuffet inauthentique par définition. Pourtant, Boix-Vives est tout autant que les artistes de la Collection de Lausanne un artiste art brut. C’est ce qui rend, pour Emilie Champenois, les cartels − les cartons affichés en dessous ou à côté de l’œuvre et sur lesquels sont imprimés des renseignements − nécessaires dans une exposition d’art brut, car nous devons connaître les trajets de vie de ces gens pour comprendre leur production.

Elle explique que pour le Facteur Cheval, tout a commencé par une pierre trouvée par hasard et cette réflexion: «Tiens, la nature fait de l’art». Pour elle, bien que l’art brut ne soit pas l’art populaire, l’art naïf ou l’art des enfants, il pourrait quand même y en avoir parmi les enfants ou les chez les Cro-Magnon des grottes de Lascaux où, tandis qu’un d’eux réalise une scène de chasse classique, un autre se met à faire du pointillisme.

Mais la question centrale que pose l’art brut, la question par excellence, est: qu’est-ce que l’art? Nous est-il vraiment plus nécessaire que le pain quotidien? Est-il ce qui rend la vie digne d’être vécue, supportable, mémorable, bouleversante, passionnante, humaine? Je le pense, oui.


A lire aussi: L’art brut, au bord de l’extinction? par Michèle Laird



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