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FESTIVAL / Vincent's mots

Digressions nocturnes sur les quais du Montreux Jazz

S oirée cauchemardesque, en tout cas pressentie comme telle, pour les programmateurs de l’officiel, puisque ce soir, l’insupportable diva au melon encéphalique gigantesque, Lauryn Hill, et l’imprévisible génial saboteur de son propre talent, Pete Doherty sont à l’affiche du Jazz Lab. De mon côté, c’est dans le «off» que je traîne ma carcasse d’animal à sang trop épais pour cet enfer bourgeois caniculaire.

Inconfortablement assis sur la roche, alors que j’écris ces lignes, aux abords du parc Vernex, résonne le jazz, certes maitrisé, mais insipide et surfait, de la Canadienne Tia Brazda, faisant passer n’importe quel groupe de croisière chic de seconde zone, pour du Motörhead. En face, sur le lac, huit hors-bord, remplis de fils de…bonne famille, narguent les prolétaires semblant plus avides de nourritures exotiques et de ragots de quartiers, que de sensations musicales inédites. Renforçant l’impression de se trouver sur la «Croisette», Montreux assoit son statut de «festival de Cannes de la musique». OK c’est pas le Hellfest, ni un rassemblement garage punk underground, mais pas de punks à chien, ni Hell’s Angels dans ce cadre trop poli, bordé de terrasses frappées du sceau de ses plus gros investisseurs (Nestlé, La Vaudoise, etc..). Dans cette zone, proche du centre névralgique de la manifestation, même les revendeurs au black et les dealers,  sont luxueusement «marqués», de la tête au pieds.

Juchée sur le bord de son embarcation de – pour le coup au sens premier – fortune, une jeune rentière «Marie-Chantal» tente alors de rester digne, mais surtout sèche, dangereusement penchée en avant, voulant à tout prix arrimer sa barque à la bouée prévue à cet effet. Rendant hilares les spectateurs gavés aux nouilles thaï. L’opération, si burlesque soit elle, se terminera, au grand regret des spectateurs, sans heurts, ni chute. «Dommage, elle aurait rééquilibré un peu les choses en se vautrant dans l’eau», lâche un festivalier, qui n’existe que dans ma tête, à côté de moi. La foule se densifie me poussant à l’exil plus à l’est.

Quatre garçons dans un univers cohérent

Un détour par le Lisztomania (ex-Rock Cave) renoue le lien avec de simples amateurs de découvertes musicales, venus écouter les valeureux Neuchâtelois de Sombre Sabre (Creaked Records) offerts ce soir, à une salle – climatisée – pourtant tristement clairsemée.

Bien que mes goûts personnels, habituellement très peu enclins à apprécier les infra-basses nappées de plugins Apple, il faut reconnaître que les quatre garçons ont le mérite de s’aventurer dans un univers cohérent. Proposant une musique électro rock hypnotique maitrisée, bienvenue à ce moment précis de la fête.

Bien qu’il soit le seul du combo à ne pas faire tous les interviews ce soir là, le batteur Luc Hess (Coilguns, Closet Disco Queen) s’avère être la véritable star musicale du groupe. Métronomique, précis et puissant, suivant parfaitement les beats envoyés par les deux geeks du fond, Gwenael Magnenat (Isolated Lines) and Gaspard Gigon (Gaspard de La Montagne), tandis que le guitariste Jonathan Nido (Coilguns, Closet Disco Queen) armé d’un pedalboard trop encombrant, charismatique, fait le job, digne et classe, comme il se doit. OK, on est rassuré par la largesse d’esprit et l’effort de promotion de musiciens locaux dont fait toujours preuve Montreux. Merci.

Authentique? Non, classieux

La soif s’intensifiant, et toutes mes bières bon marché de la Coop Pronto étant terminées, je déambulai en troupeau jusqu’au prochain stand (Nestlé…), et craquai alors pour une infâme Heineken en gobelet plastique d’occasion (daté 2015) à sept francs, dont deux de consignes.

Remontant ensuite les quais tel un travailleur d’usine se muant en mouton des temps modernes, c’est en passant devant un splendide et talentueux joueur de Kora que ma progression vers l’est équivalait à un léger changement de public. Plus authentique, dans l’instant, dans l’écoute, capable, chose rare, d’applaudir la retenue en musique. Classieux!

Dans le train de retour, bondé de bonnes ondes, un inhabituel et étrange sentiment monte en moi. Est-ce l’effet de la Heineken ignoble mêlée aux mousses de la Pronto, qui agit? Quoi qu’il en soit, en avalant ma dernière gorgée, une quiétude bienfaisante et naïvement heureuse nourrie de plusieurs années de souvenirs montreusiens font mentir ma mauvaise foi(e). 

Le petit Funky homme

Car malgré son élitisme (principalement financier), Montreux est peut-être la parfaite incarnation de la rue, au sens romantique du terme, où se croisent toutes les classes sociales, alors égales dans leurs déplacements. Ici on peut, en l’espace d’une minuscule heure, croiser son patron, un collègue, son voisin, des enfants, des parents, son dealer, son ex, sa mère, des prolétaires, un cousin, des milliardaires, des hipsters, des xennials, des baby boomers, des vieux, bourgeois, de droite, gauche, centre, Neo hippie, métaleux, skateurs, étudiants, journalistes, producteurs, artistes, fans, dandys, touristes, punks à chien (trop rares)… Et même si ces castes ne s’adresseront peut être jamais la parole, leurs différences s’effacent au profit d’un point commun. La fascination quasi-magique d’un lieu porté aux nues par un seul petit homme Funky ayant su proposer un festival de musique dans le sens le plus noble du terme, de par une programmation qualitative et éclectique. Pas dégueu!!

Lausanne. Sortir du train. Oh !! merde, failli oublié mon précieux gobelet vide, de loin pas assez bourré pour en oublier sa valeur de deux balles. Faut pas déconner… Et puis, Montreux, j’y retourne toujours.


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