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ACTUEL / L'autre poudre blanche 2/3

Postobón ou la défense hypocrite (plus c’est gros, plus ça passe…)

L ’histoire se déroule à Bogota, Colombie, à la fin de l’année 2016. Des appels téléphoniques menaçants. Des bugs informatiques inexpliqués. Des hommes, dans des voitures garées, prenant des photos de la directrice d’un petit groupe de défense des consommateurs, à l’entrée du siège. Un article en trois épisodes, ou comment l’autre «poudre blanche» est devenue un objet de conflits et d’intimidations en Colombie.


Episode précédent: «Comment l’autre «poudre blanche» est devenue un objet de conflits et d’intimidations en Colombie»


Ici, nous ne connaissons pas, ou peu Postobón. Pourtant, en Colombie, c’est une marque qui fait partie de l’un des conglomérats les plus importants et les plus respectés de Colombie: la Organización Ardila Lülle. Cette organisation a été fondée au début des années 1950 par Carlos Ardila Lülle, et a aidé à définir l’identité colombienne moderne grâce à plusieurs compagnies qui possèdent notamment la ligue nationale colombienne d’athlétisme, ARESS, une compagnie d’assurance et des concessionnaires automobiles qui vendent des véhicules de marques (Dodge, Jeep et Ford). Mais cet énorme conglomérat comprend aussi des producteurs de canne à sucre, et surtout, la plus grande société média du pays, RCN Televisions, qui a, évidemment, contribué à diffuser le message anti-taxes.

Bien sûr, pour sa défense, l’industrie des rafraîchissements prétend que les taxes sur les boissons frappent injustement les pauvres, provoquent le chômage en réduisant les ventes, et surtout, ne parviennent pas à réduire l’obésité.

William Dermody, porte-parole de l’American Beverage Association (ABA) (Organisation représentante de l’industrie des boissons gazeuses et sucrées aux USA) a même déclaré: «Le fait d’affecter nos produits avec une taxe et de les laisser comme ça n’accomplira rien sur l’obésité dans ce pays ou dans le monde»

Et pourtant, les organismes de santé publique, y compris l’OMS, citent les taxes sur les boissons gazeuses comme l’un des outils les plus efficaces pour réduire la consommation de ce que les nutritionnistes appellent le «liquide sucré qui a contribué à l’épidémie d’obésité et de maladies connexes dans le monde».

Mais voilà, en Colombie, les boissons gazeuses sont souvent moins chères que l’eau embouteillée, et la bataille pour la taxe s’est déroulée sur un marché clé pour les boissons gazeuses. Au cours des quinze dernières années, le volume des ventes de boissons gazeuses dans ce pays a augmenté d’un peu plus de 25%; alors qu’au cours de la même période, les ventes ont chuté de 12% aux États-Unis, selon Euromonitor, une société d’études de marché.

Intimidations… mais de qui?

«En Colombie, l’industrie sucrière et les grandes entreprises médiatiques appartiennent aux mêmes conglomérats économiques», a déclaré César Gaviria, le ministre de la Santé. «Ils ont un pouvoir intimidant. Et ils l’ont utilisé».

En octobre 2016, peu de temps après avoir été censurée par le gouvernement, le Dr Esperanza Cerón a trouvé une tactique qui, selon elle, pourrait retenir l’attention sur le sujet sans aller à l’encontre de l’ordre du gouvernement de la réduire au silence. Dans un article posté sur le site Web de l’Alliance for Food Health, elle se moquait d’un feuilleton de la Télévision RCN datant des années 1980 intitulé «Azúcar» (sucre) qui se déroulait dans le cœur de la canne à sucre colombienne. Sur une affiche publicitaire du feuilleton, elle a écrit: «C’est une chose de regarder “Azúcar” c’en est une autre de le boire avec excès».

Un avocat du RCN a exigé qu’elle supprime le poste, affirmant qu’il s’agissait d’un vol de propriété intellectuelle. Elle s’est conformée à cette décision, mais le réseau a déposé une plainte auprès des procureurs fédéraux qui, à leur tour, ont ouvert une enquête criminelle. L’affaire, toujours en cours, est passible d’une amende de 300’000 dollars.

«S’ils gagnent, je serai financièrement ruinée», a déclaré Esperanza Cerón.

Etrangement, à cette même période, les employés des bureaux d’Educar Consumidores ont commencé à entendre des échos et d’autres voix sur leurs téléphones cellulaires. Ils se doutaient qu’ils étaient sous surveillance. Pour certains, il était même difficile d’utiliser Internet au bureau. En octobre 2016, le téléphone du bureau de la directrice Esperanza Cerón a complètement cessé de fonctionner. «Parfois, nous ne pouvions pas travailler parce que nos ordinateurs ne nous obéissaient plus et la souris faisait ce qu’elle voulait», explique Diana Vivas, l’avocate du groupe.

Andres Erazo, le conseiller en technologie d’Educar, qui a été appelé pour enquêter, a dit qu’il a découvert que les logiciels antivirus sur les ordinateurs avaient été désactivés. Il a également trouvé des logiciels espions sur le routeur du bureau, ce qui lui a permis d’accéder à un tiers inconnu au trafic Internet et aux communications en ligne de l’organisation. Selon Erazo, trois téléphones — dont ceux de Mme Cerón et Mme Vivas — ont été touchés par un programme d’espionnage.

Tôt un matin, à la mi-novembre de cette même année, le Dr Cerón s’est réveillée effrayée à cinq heures du matin quand son téléphone a commencé à sonner. «Ferme ta gueule, vieille femme», a crié l’appelant, selon un rapport qu’elle a déposé au bureau du procureur général.

Puis, au début du mois de décembre, Mme Cerón se rendait à sa salle de gymnastique quand un homme, au visage couvert, s’approcha et lui donna le même message: «Tais-toi, ferme ta gueule». Avant de partir. Esperanza Cerón a signalé les deux événements à l’accusation.


Le 3e épisode:«Censure et autres restrictions de liberté d'expression»

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