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Chronique in#actuel

Un jour du monde, 30 septembre 1938

S 'ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

A Munich, le bâtiment existe toujours. Il n’a quasiment pas changé malgré la guerre et les bombardements. Accueillant aujourd’hui la Hochschule für Musik und Theater, sa construction fut achevée en 1937. Appelé alors le Führerbau, il fut édifié pour servir de lieu de réception à Adolf Hitler. C’est dans l’une de ses salles que Neville Chamberlain, Edouard Daladier, Benito Mussolini et Adolf Hitler signèrent les fameux accords de Munich consacrant le démembrement de la Tchécoslovaquie. C’était le 30 septembre 1938, il y a donc quatre-vingts ans cette année.

Tout a été dit ou presque sur cette conférence de la honte et du renoncement, qui loin de consolider la paix, la fragilisa encore un peu plus. A la tribune des Communes, à Londres, Winston Churchill, s’adressant au Premier ministre britannique de retour de Munich, dira: «Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre.»

L’ancien Führerbau de Munich aujourd’hui © Wikipedia.

Comme on le sait, ce qui conduisit à ces funestes accords, c’est ce que la presse et les diplomates de l’époque appelèrent la «crise des Sudètes». Du nom de ces territoires, à fortes minorités germanophones, situés en Bohême, en Moravie et en Silésie, le long des frontières allemandes et autrichiennes. En cette fin d’été 1938, la pression sur Prague est d’autant plus forte qu’aux revendications du Reich sur les Sudètes s’ajoutent, on a tendance à l’oublier, les menées de Varsovie et de Budapest visant à récupérer leurs propres minorités, Polonais de Silésie, Hongrois de Slovaquie. Et de fait, la Pologne obtiendra la région de Teschen, qu’elle occupera dès le 2 octobre.

Lorsqu’on évoque Munich, on ne sait pas toujours – à moins qu’on ne l’oublie à dessein – que l’URSS, dans les semaines qui précédèrent la conférence, se rangea résolument du côté de la Grande-Bretagne et de la France. Et que si celles-ci n’avaient pas fait fi de cet appui, renvoyant le Kremlin à son isolement, peut-être alors n’y aurait-il pas eu de pacte germano-soviétique. C’était en tout cas la thèse de l’écrivain Paul Nizan (1905-1940), qui rompra avec ses camarades communistes au lendemain de la conclusion dudit pacte.

Le fil des événements, quasi heure par heure

C’est aussi ce qui ressort entre les lignes des chroniques intitulées «Un jour du monde» que Louis Aragon (1897-1982), au moment de Munich, publie dans Ce soir. Le quotidien, lancé une année auparavant par le Parti communiste français afin de contrer la presse de droite, et qu’il dirige. Ces textes, restés jusque-là inédits, sont aujourd’hui réunis en un volume; ils sont d’un apport tout à fait précieux, car ils jettent une autre lumière sur la crise de Munich. Et, dans le même temps, ils contribuent à nous faire mieux connaître l’Aragon de quarante ans. L’écrivain qui a entrepris avec Les cloches de Bâle, parues quatre ans auparavant, ce qui deviendra le cycle romanesque du «Monde réel» et qui travaille alors aux Voyageurs de l’impériale.

Louis Aragon chez lui, 1935-1938 ©Lapi/Roger-Viollet Ce Soir.

Rédigées souvent au fil de la plume, généralement tard le soir, peu avant le bouclage du journal, ces chroniques nous font vivre, quasi heure par heure, les événements. Notamment tout ce qui concerne les réactions populaires. Ainsi en date du 21 septembre 1938:

«Paris, cœur de la Liberté… Paris n’était pas fier, hier, je vous le jure, des nouvelles qui circulaient… J’ai vu pleurer des femmes, j’ai vu des hommes serrer les dents.»

Et le 25 septembre:

«Dans divers pays l’opinion populaire a parlé pour Prague, pour la paix et la liberté. A New York, un meeting de 35'000 personnes s’est tenu en ce sens à Madison Square.»

Chronique de Louis Aragon du 21 septembre 1938 © BNF

Alors que les démocraties semblent un moment se cabrer face à l’ultimatum d’Hitler, alors que l’on mobilise, que Washington et Moscou donnent de la voix, voilà que l’annonce de la conférence de Munich tombe comme un couperet. «On remarque, écrit Aragon, que la ‘’victime’’ n’est pas représentée à ce concile des quatre. M. Jean Masaryk, à Londres, dans la soirée, a demandé au nom de Prague la présence au moins d’un observateur tchécoslovaque… Quant à l’URSS, que l’on trouve bonne comme alliée en cas de guerre pour que ses soldats meurent, on ne songe pas à l’inviter pour discuter des garanties de la paix.» Et quand, au terme de la conférence de Munich, Edouard Daladier, le président du conseil, reviendra à Paris et qu’on lui fera un triomphe, le futur poète du Crève-cœur et de La Diane française, ne sera pas davantage dupe:«La France vient de subir une dévaluation morale qui lui coûtera plus cher encore que les dévaluation monétaires.»

J’ai évoqué plus haut Paul Nizan, qui écrit alors également dans Ce soir. Il publiera, quelques mois après la crise de Munich, Chroniques de septembre, ouvrage dans lequel, pas plus qu’Aragon, il ne ménage les démocraties pour leur reculade face à Hitler. Et puis, il y a Jean-Paul Sartre, dont le second volume des Chemins de liberté, Le sursis, écrit durant la guerre, se déroule tout entier du 23 au 30 septembre 1938. Il se conclut par le retour de Daladier au Bourget:«L’avion s’était posé. Daladier sortit péniblement de la carlingue et mit le pied sur l’échelle ; il était blême. Il y eut une clameur énorme et les gens se mirent à courir (…) ils criaient:‘’ Vive la France! Vive l’Angleterre! Vive la paix!’’, ils portaient des drapeaux et des bouquets. Daladier s’était arrêté sur le premier échelon; il les regardait avec stupeur. Il se tourna vers Léger et dit entre ses dents:’’Les cons !’’»


Louis Aragon, Un jour du monde 1ère partie: 1938 La Crise de Munich, Annales de la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Editions Delga, 2017

Jean-Paul Sartre, Le sursis Les chemins de la liberté II, Gallimard «Folio», 2013




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